
Résumé
En Afrique noire francophone, des terres offertes par des populations autochtones à l’Église catholique pour des œuvres sociales et religieuses sont aujourd’hui transformées en biens commerciaux. Ce phénomène, particulièrement visible au Cameroun, prive les communautés locales de leur héritage foncier et aggrave les inégalités. En s’appuyant sur des cas précis, comme celui du Monastère Bénédictin du Mont Fébé à Yaoundé, cet article explore la manière dont ces terres sacrées sont devenues des actifs lucratifs et propose des solutions pour une justice foncière : restitution, compensation et dialogue entre les parties concernées.
Mots clés : Restitution des terres, Église catholique, Droits fonciers autochtones, Terres sacrées, Afrique francophone, Afrique subsaharienne, Monastère du Mont Fébé, Héritage colonial, Commercialisation des terres, Etoudi.
Abstract:
In Francophone Sub-Saharan Africa, lands donated by indigenous communities to the Catholic Church for social and religious purposes have been transformed into commercial assets. This phenomenon, notably in Cameroon, deprives local populations of their ancestral heritage and exacerbates inequalities. Focusing on specific cases like the Benedictine Monastery of Mont Fébé in Yaoundé, this article examines how sacred lands have turned into profitable ventures and offers solutions for land justice: restitution, compensation, and dialogue among stakeholders.
Keywords : Land restitution, Catholic Church, Indigenous land rights, Sacred lands, Francophone Africa, Sub-Saharan Africa, Mont Fébé Monastery, Colonial legacy, Land commercialization
Introduction
Aujourd’hui, c’est encore dimanche et, comme chaque semaine, des millions de chrétiens catholiques remplissent les églises en Afrique noire francophone. Pourtant, derrière cet élan spirituel se cache une question épineuse : celle des terres offertes par des populations autochtones à l’Église catholique, et aujourd’hui commercialisées.
Ces terres, autrefois données pour des œuvres sociales ou religieuses, ont souvent été transformées en biens lucratifs, privant les communautés locales de leur patrimoine foncier. Ce phénomène, particulièrement visible au Cameroun, suscite des controverses grandissantes. En examinant des cas concrets, comme celui du Monastère Bénédictin du Mont Fébé, cet article propose une analyse critique et des pistes pour rétablir la justice foncière.

1. Contexte historique : des dons pour le bien commun
Dans les années coloniales, les missionnaires catholiques ont reçu des terres des chefs traditionnels africains. Ces terres, offertes gratuitement, devaient servir à construire des églises, écoles et dispensaires pour le bien-être des communautés locales.
Exemple au Cameroun :
- Entre 1900 et 1960, des chefs comme les Ewondo ou les Douala ont attribué des terrains aux missionnaires pallottins. Ces dons, non monétaires, étaient basés sur une confiance mutuelle et une volonté de développement communautaire.
Cependant, après les indépendances, ces terres ont souvent été enregistrées sous le nom de l’Église catholique, sans reconnaissance officielle des droits des donateurs ou de leurs descendants.
2. Des terres sacrées devenues biens commerciaux
Avec l’urbanisation croissante, l’Église catholique a tiré profit de ces terrains. Des terres qui abritaient autrefois des projets sociaux ont été vendues ou louées à des promoteurs immobiliers.
Données clés :
- Une étude de Terra Afrique (2023) révèle que 30 % des terres urbaines détenues par l’Église en Afrique noire francophone sont utilisées à des fins lucratives.
- Au Cameroun, les terrains urbains de Douala et Yaoundé génèrent plus de 1 milliard de FCFA annuels en revenus locatifs.
Exemple :
À Yaoundé, dans le quartier de Mendong, des terrains offerts pour construire une école sont aujourd’hui occupés par des immeubles commerciaux. Ces transactions, opérées sans consultation des populations locales, posent des questions éthiques.
3. Les conséquences pour les populations autochtones
Les communautés locales subissent des conséquences graves de cette transformation foncière :
- Exclusion économique : La perte d’accès à des terres rend l’agriculture et l’habitat plus difficiles pour les populations locales.
- Erosion culturelle : Les terres sacrées, autrefois symboles de confiance, sont aujourd’hui des lieux de commerce, brisant le lien entre les communautés et leur patrimoine spirituel.
- Inégalités accrues : Les profits tirés de ces terres ne sont pas redistribués aux populations qui les ont cédées.
4. Étude de cas : Le Monastère Bénédictin du Mont Fébé à Yaoundé
Le Monastère Bénédictin du Mont Fébé, situé sur les hauteurs de Yaoundé, illustre de manière frappante le paradoxe des terres sacrées devenues des actifs économiques stratégiques. Fondé en 1952 par des missionnaires bénédictins, ce monastère a été établi sur des terres généreusement offertes par des chefs traditionnels locaux ETOUDI. À l’époque, ces terrains étaient considérés comme des lieux sacrés et paisibles, propices à la prière, à la méditation et aux activités spirituelles. Cependant, l’évolution de l’usage de ces terres au fil des décennies soulève des questions sur leur vocation initiale et les bénéfices qu’en tirent aujourd’hui les institutions religieuses.
4.1. Le contexte historique : des dons pour la foi et la communauté
Les terres où se trouve le Monastère du Mont Fébé étaient autrefois des espaces forestiers appartenant à des clans locaux ETOUDI. Ces chefs ont cédé ces terres dans un esprit de coopération religieuse et culturelle, croyant que l’établissement des moines bénéficierait à la communauté par :
- L’éducation (formation religieuse et académique),
- L’accès aux soins de santé via des initiatives missionnaires,
- La création d’un sanctuaire spirituel pour la région.
Aucun acte de propriété formel n’avait été signé, les dons reposant sur un pacte moral entre les missionnaires et les communautés locales.
4.2. Une transformation économique notable
Aujourd’hui, le site du Monastère Bénédictin est une propriété emblématique de Yaoundé, avec des activités dépassant largement sa mission spirituelle initiale. Sur les terres qui entourent le monastère, plusieurs transformations sont notables :
- L’Hôtel Mont Fébé : Un établissement hôtelier de luxe situé sur une partie des terres initialement offertes. Cet hôtel, qui génère des revenus substantiels, cible une clientèle touristique et d’affaires, notamment des dignitaires religieux, politiques et internationaux.
- Exploitation foncière à des fins commerciales : Selon une enquête menée par Le Quotidien Camerounais (2023), certaines parcelles ont été louées ou cédées à des particuliers et entreprises, entraînant une urbanisation croissante de cette zone autrefois réservée à des usages religieux.
- Absence de projets communautaires directs : Bien que le monastère conserve un rôle religieux actif, les populations autochtones qui avaient offert ces terres ne bénéficient pas directement des revenus générés par ces développements.
4.3. L’impact sur les populations autochtones
L’évolution économique des terres du Mont Fébé a eu des conséquences importantes pour les communautés ETOUDI locales :
- Privation de terres : Les clans qui avaient offert ces terrains sont désormais coupés de leur accès à ces espaces, aujourd’hui clôturés ou privatisés.
- Inégalités sociales : Les revenus issus des activités commerciales ne profitent pas aux populations locales, mais enrichissent uniquement les institutions religieuses.
- Sentiment de trahison culturelle : Les populations locales estiment que la vocation sacrée et communautaire de ces terres a été détournée à des fins lucratives, rompant le pacte moral initial.
4.4. Controverse sur l’Hôtel Mont Fébé
L’Hôtel Mont Fébé, construit sur des terres offertes pour des missions religieuses, est particulièrement controversé. Évalué à plusieurs milliards de FCFA, cet hôtel est un exemple de la manière dont des actifs religieux peuvent être transformés en entreprises commerciales sans consultation des communautés locales.
Données clés :
- En 2022, l’hôtel a généré un chiffre d’affaires estimé à 800 millions de FCFA.
- Une enquête menée par Cameroon Tribune (2023) révèle que l’Église catholique détient 70 % des parts dans cette entreprise, tandis que les bénéfices ne sont pas réinvestis dans des projets communautaires.
4.5. Exigences des communautés locales
Les clans ETOUDI revendiquent aujourd’hui une reconnaissance de leurs contributions historiques et demandent :
- Transparence financière : Publier les comptes des activités commerciales du Monastère, notamment ceux de l’Hôtel Mont Fébé, pour évaluer l’usage des revenus générés.
- Partage des bénéfices : Redistribuer une partie des revenus aux communautés locales, par exemple via des projets de développement (écoles, hôpitaux, infrastructures).
- Rétablissement des droits fonciers : Réserver certaines terres pour des usages communautaires ou spirituels, comme initialement convenu.
- Dialogue intercommunautaire : Organiser des consultations régulières entre les autorités religieuses et les représentants des populations autochtones pour rétablir une relation de confiance.
4.6. Le rôle des autorités étatiques
Les gouvernements locaux et nationaux doivent également intervenir pour réguler ce type de situation :
- Audit des terres du Mont Fébé : Identifier les parcelles encore dédiées à des usages religieux et celles utilisées à des fins commerciales.
- Encadrement légal : Renforcer les lois sur les dons de terres pour éviter leur détournement à des fins lucratives.
- Médiation : Faciliter un dialogue entre l’Église, les populations autochtones et les organisations de la société civile pour parvenir à un compromis équitable.
Le Mont Fébé, un symbole de rupture et d’espoir
Le cas du Monastère Bénédictin du Mont Fébé incarne les tensions autour de la gestion des terres sacrées en Afrique. Tandis que l’Église catholique profite des revenus générés par ces terrains, les populations autochtones, véritables donatrices de ce patrimoine, sont marginalisées. Pour éviter que ces situations ne deviennent des foyers de conflit, il est impératif d’instaurer des mécanismes de justice foncière. Restituer une partie des terres ou partager équitablement les bénéfices constitue non seulement une obligation morale, mais aussi une opportunité de réconciliation entre les communautés et l’Église.
5. Propositions pour une justice foncière
Face à cette situation, des solutions sont nécessaires pour restaurer l’équité :
- Audit foncier transparent : Recenser toutes les terres détenues par l’Église pour établir leur origine et leur utilisation actuelle.
- Restitution des terres : Les terres non utilisées pour des projets sociaux devraient être rendues aux communautés locales.
- Compensation financière : Les bénéfices tirés des terres devraient financer des infrastructures pour les populations autochtones (écoles, hôpitaux, logements).
- Réformes juridiques : Mettre en place un cadre légal qui empêche les institutions religieuses d’exploiter les terres à des fins commerciales sans consultation locale.
Conclusion : L’Église face à ses responsabilités
L’Église catholique doit aligner ses actions sur ses principes de justice et de charité. Les terres sacrées offertes par les ancêtres africains ne doivent pas devenir des symboles d’exploitation économique, mais des outils de réconciliation et de développement communautaire. Par des audits transparents, des restitutions et des compensations, l’Église peut réparer ces injustices historiques et renouer avec les populations qu’elle prétend servir.
Restituer, compenser, dialoguer : tel est le chemin vers une justice foncière durable.
Références académiques
- Kouassi, J. (2020). Colonial Legacies and Land Ownership in Sub-Saharan Africa. African Studies Quarterly.
- Nfor, C. (2023). « Religious Land Deals in Cameroon: A Case Study of Douala and Yaoundé. » Journal of African Land Studies.
- Terra Afrique. (2023). Land Ownership and Economic Inequality in Francophone Africa.
- Le Messager. (2023). « Les terres de Mendong : une injustice foncière. »
