AU PAYS DE PAUL BIYA: SOIT ON PERD SON ÂME, SOIT ON PERD SA VIE – Analyse approfondie de la défaillance de l’Etat du Cameroun à travers une expérience personnelle, les obsèques de ma mère (SUITE 3)

CHAPITRE 4: QUAND L’ADIEU À MA MÈRE DEVIENT UN RÉVÉLATEUR: OBSÈQUES, EXCLUSION SOCIALE ET TRAHISON DES TRADITIONS SOUS LE RÉGIME DU RDPC

Introduction : Un dernier hommage dans un pays fracturé

Un enterrement est bien plus qu’un simple rituel funéraire ; il est un moment de communion, un témoignage de respect et d’amour, un acte de mémoire collective. C’est une parenthèse où la famille, les amis, les collègues, et la communauté se rassemblent, non seulement pour pleurer une disparition, mais aussi pour célébrer une vie. Pourtant, dans le Cameroun du RDPC, même un événement aussi sacré qu’un dernier hommage devient un terrain d’affrontement politique, une démonstration de l’exclusion sociale systémique imposée par le régime en place.

Lorsque j’ai conduit les obsèques de ma mère, je m’attendais à un moment de recueillement, à un instant où l’unité familiale et communautaire transcenderait les divisions. Mais ce que j’ai vu, ressenti et vécu ce jour-là a révélé avec une brutalité implacable l’état de décomposition avancée de la société camerounaise sous le joug du RDPC. L’absence de mes collègues de l’IRIC, l’Institut des Relations Internationales du Cameroun, a mis en lumière une intelligentsia soumise, réduite au silence et privée de toute ambition intellectuelle indépendante. La non-présence des figures influentes du parti au pouvoir dans ma famille a confirmé la politisation extrême des relations sociales. L’absence des chefs traditionnels, censés être les garants de la cohésion communautaire, a démontré que même le socle de nos traditions a été infiltré et perverti par le régime.

Ce dernier hommage à ma mère ne fut donc pas qu’une simple cérémonie d’adieu. Il s’est transformé en un révélateur brutal des fractures profondes qui rongent le Cameroun : un pays où l’appartenance politique détermine l’inclusion ou l’exclusion sociale, où la fonction publique est devenue une machine de clientélisme et d’intimidation, où la chefferie traditionnelle a troqué son indépendance pour une servitude politique, et où l’élite intellectuelle a renoncé à son rôle critique pour devenir une chambre d’écho du pouvoir.

Avec le Patriarche Marcel YONDO et Vincent NKONG- NJOCK

Cette partie explore ces différentes dimensions de la fracture sociale et politique du Cameroun à travers quatre aspects majeurs :

1. L’absence des collègues de l’IRIC : quand l’élite intellectuelle choisit le silence plutôt que l’engagement

• Loin d’être un simple incident anecdotique, le refus des membres de l’IRIC de venir rendre hommage à ma mère illustre un malaise profond dans l’intelligentsia camerounaise. L’institut, censé former les futurs cadres diplomatiques du pays, est devenu une maison de résonance du RDPC, un bastion du conformisme où toute pensée critique est réprimée. À travers cette analyse, nous verrons comment le Cameroun a brisé l’esprit de ses intellectuels, les transformant en bureaucrates dociles, incapables de défendre des idées de progrès et de développement.

2. L’exclusion sociale sous le RDPC : un système de domination par la peur et l’isolement

• Le RDPC ne se contente pas d’exercer un pouvoir autoritaire sur les institutions, il fracture aussi le tissu social en opposant ceux qui lui sont loyaux à ceux qui osent penser autrement. L’absence des membres influents du parti lors des obsèques de ma mère démontre la profondeur de cette stratégie d’isolement et de répression sociale. Ce chapitre analyse comment le RDPC a réussi à diviser même les familles, à créer un climat de méfiance où le simple fait d’assister aux funérailles d’un opposant politique est perçu comme un acte de dissidence.

3. L’absence de la chefferie traditionnelle : la domestication des gardiens des traditions par le régime

• Dans les sociétés africaines, les chefs traditionnels sont censés être les piliers de la cohésion sociale, les protecteurs des valeurs ancestrales et les arbitres des conflits. Pourtant, au Cameroun, ils sont devenus des marionnettes du pouvoir, subordonnés au RDPC et contraints d’ignorer les souffrances de leurs propres populations. L’absence des chefs lors des funérailles de ma mère n’était pas un simple oubli, mais un acte politique : une démonstration de leur soumission totale à un régime qui les a vidés de leur autorité morale. Ce chapitre démontrera comment la capture de la chefferie par l’État a affaibli les structures communautaires et rendu les populations encore plus vulnérables face aux abus du pouvoir central.

4. Un hommage authentique : quand la vraie famille transcende les divisions artificielles

• Malgré ces absences et ces trahisons, la cérémonie a révélé une autre vérité : celle d’une famille véritable, non pas celle dictée par la politique ou les affiliations, mais celle du quotidien, du partage, de l’amour sincère et inconditionnel. Si les figures influentes du RDPC et les élites corrompues ont choisi de briller par leur absence, les amis sincères, les voisins, les proches et les anonymes ont répondu présents, prouvant que la solidarité humaine ne peut être totalement étouffée par la machine du régime. La messe pontificale, célébrée par Mgr Achille Eyabi, a marqué un moment de recueillement et de dignité, prouvant que, même dans un pays fracturé, certains espaces de vérité et d’humanité persistent.

Ainsi, ces obsèques ont été bien plus qu’un adieu à une mère ; elles ont été le miroir des maux profonds du Cameroun sous le RDPC. Elles ont révélé l’ampleur de l’exclusion sociale orchestrée par le régime, la soumission de l’élite intellectuelle, la trahison des valeurs traditionnelles par la chefferie et, paradoxalement, la force de la solidarité humaine face à l’oppression.

Un enterrement ne devrait jamais être un acte politique, et pourtant, au Cameroun, il l’est devenu. Quand même les morts ne peuvent rassembler les vivants, c’est que le régime en place a réussi à pervertir jusqu’aux liens les plus sacrés de la société. Mais l’histoire nous enseigne aussi que tout système de domination fondé sur la peur et la division finit un jour par s’effondrer.

Ce récit est donc à la fois un constat amer et un appel à la résilience : tant que l’humain prévaudra sur la politique, tant qu’il y aura des hommes et des femmes refusant de plier devant l’injustice, alors l’exclusion sociale imposée par le RDPC ne sera jamais totale.

I. L’absence des collègues de l’IRIC : Quand l’élite intellectuelle choisit le silence plutôt que l’engagement

L’intellectuel est censé être une boussole pour la société, un phare dans l’obscurité du conformisme et de la pensée unique. Pourtant, au Cameroun, l’élite académique s’est transformée en spectatrice silencieuse du délitement national. Le silence assourdissant de mes collègues de l’IRIC lors des obsèques de ma mère est la preuve que, dans ce pays, même la mort est politisée.

L’IRIC, censé former les élites diplomatiques du Cameroun, devrait être un creuset de réflexion critique sur l’État, la gouvernance et les relations internationales. Mais au lieu de cela, il est devenu une maison de résonance du RDPC, où la pensée critique s’arrête là où commence la peur des représailles.

Le jour des funérailles, je n’ai pas seulement enterré ma mère. J’ai aussi constaté la mort de la solidarité intellectuelle, l’agonie d’un milieu académique qui a renoncé à sa mission première : éclairer la société, dénoncer l’injustice, être un contre-pouvoir.

Quand le silence devient une forme de complicité

Si mes collègues de l’IRIC ont brillé par leur absence, ce n’est pas parce qu’ils ne pouvaient pas venir. C’est parce qu’ils ont choisi de ne pas être associés à un homme qui défie l’ordre établi. Le simple fait d’assister aux obsèques d’un intellectuel engagé dans l’opposition politique est perçu comme une prise de position risquée. Dans le Cameroun de Paul Biya, tout geste, même le plus anodin, est scruté à travers le prisme de l’allégeance au pouvoir.

Ce mutisme collectif est révélateur d’une dynamique plus large. L’universitaire camerounais, jadis figure respectée et redoutée du débat public, est devenu un fonctionnaire de la pensée, un bureaucrate du savoir, un diplomate du silence. Son rôle n’est plus de questionner l’État, mais de le légitimer par des discours vides et des recherches sans impact.

L’intellectuel camerounais : un prisonnier volontaire du système

Pourquoi ce silence ? Par peur, bien sûr. Au Cameroun, l’intellectuel qui ose parler est puni ; celui qui se tait est récompensé. Les nominations, les subventions, les promotions sont conditionnées par un allégeance tacite au régime. L’université, censée être un sanctuaire de la pensée libre, est aujourd’hui un laboratoire de l’autocensure.

En refusant de s’associer à un collègue qui défie le pouvoir, mes anciens camarades de l’IRIC ont confirmé qu’ils sont prisonniers d’un système où l’intellectuel ne doit pas penser, mais réciter. Ils ont choisi la prudence plutôt que la loyauté, la carrière plutôt que le courage, le silence plutôt que la vérité.

Une élite qui trahit sa mission

L’intellectuel n’a pas pour mission de se cacher derrière des titres et des privilèges. Il a le devoir de questionner, de déranger, de proposer. Mais au Cameroun, il est devenu un spectateur passif, un témoin muet de la déchéance nationale.

Le silence de mes collègues n’est pas juste une lâcheté individuelle, c’est une trahison collective. Une trahison de la jeunesse qui attend des modèles, une trahison du peuple qui a besoin de guides, une trahison de la mémoire des penseurs africains qui ont risqué leur vie pour une société plus juste.

À quoi sert un intellectuel qui ne pense pas ? À quoi sert un enseignant qui n’enseigne pas la vérité ? À quoi sert une élite qui préfère la soumission au combat ?

Dans ce Cameroun où l’intelligence est devenue un crime et le silence une vertu, il n’est plus étonnant que la médiocrité triomphe et que l’exclusion soit le prix du courage.

II. L’exclusion sociale sous le RDPC : un système de domination par la peur et l’isolement

Le régime du RDPC ne se contente pas de gouverner par la force ou la fraude électorale. Il contrôle aussi la société par un mécanisme insidieux : l’exclusion sociale. Dans le Cameroun de Paul Biya, ne pas appartenir au RDPC, c’est être marginalisé, isolé, traité comme un paria.

Un système qui brise les liens sociaux

L’absence de nombreux proches, collègues et figures influentes lors des obsèques de ma mère en est une illustration parfaite. Ce n’était pas un oubli. Ce n’était pas une coïncidence. C’était un message. Un message envoyé par un système qui punit ceux qui osent penser différemment. Refuser de soutenir le RDPC, c’est être mis au ban de la société, c’est voir ses relations s’effriter, c’est devenir un “intouchable” dans son propre pays.

Ce phénomène ne me concerne pas uniquement. Il est vécu par des milliers de Camerounais qui osent ne pas plier le genou devant le parti au pouvoir. Dans l’administration, dans les entreprises, dans les familles mêmes, le RDPC a instauré une logique d’exclusion où l’appartenance politique détermine qui a droit au respect, à l’entraide, au simple lien humain.

Diviser pour mieux régner

La stratégie est claire : créer une fracture sociale entre ceux qui “sont avec le parti” et ceux qui refusent de se soumettre. Ce n’est pas un hasard si les cadres du RDPC n’étaient pas présents aux funérailles. Ce n’est pas un hasard si même certains membres de ma famille affiliés au parti ont préféré l’absentéisme. La peur du régime est si profonde que même rendre hommage à une défunte devient un acte politique risqué.

On retrouve ce même mécanisme dans les milieux professionnels. Dans l’administration, une promotion n’est pas accordée sur la base du mérite, mais sur l’allégeance au RDPC. Dans les universités, les enseignants critiques sont mis à l’écart, bloqués dans leur avancement, exclus des cercles de décision. L’État ne se contente pas d’exclure ses opposants politiquement, il les condamne aussi à une mort sociale.

Une exclusion qui rappelle les divisions religieuses coloniales

L’absence de certains membres de ma famille aux obsèques de ma mère a révélé une vérité encore plus tragique : au Cameroun, la politique a remplacé la religion comme principal facteur de division sociale.

Autrefois, les familles africaines ont été déchirées par l’arrivée des religions monothéistes, qui ont imposé de nouveaux dogmes en opposition aux traditions ancestrales (Mudimbe, 1988). Aujourd’hui, le RDPC applique la même stratégie : il divise les familles, sépare les amis, et impose une allégeance idéologique comme condition d’intégration sociale.

• Soit vous êtes avec eux, soit vous êtes contre eux.

• Soit vous faites allégeance au RDPC, soit vous êtes considéré comme un paria.

Ce schéma a remplacé les valeurs d’entraide et de solidarité par une logique d’exclusion, où les liens de sang sont moins importants que les liens partisans.

Dans un pays où le pouvoir est monopolisé par une oligarchie vieillissante, l’adhésion au RDPC est devenue une condition de survie, et la neutralité un crime silencieux.

L’intimidation et le chantage comme outils de gouvernance

L’intimidation, dans ce contexte, devient un outil de gouvernance, ou du moins, de maintien du pouvoir. L’absence d’une réponse claire et cohérente du gouvernement face aux défis sociaux (comme la destruction du pont de Nkanla) est l’expression la plus évidente de ce climat de peur. Les citoyens, les intellectuels, les leaders communautaires savent qu’ils devront payer un prix s’ils osent défier l’ordre établi. C’est cette peur d’être écarté, ostracisé, voire puni, qui rends toute tentative d’opposition ou de protestation presque impossible.

Le mécanisme de chantage est subtil mais efficace : si vous ne vous alignez pas sur le pouvoir, vous perdez vos privilèges, vos relations, vos opportunités de carrière. Dans un pays où les moyens économiques et les opportunités sont limités, cette pression sociale devient écrasante. Cela pousse de nombreux Camerounais à se conformer au régime, non par conviction, mais par peur d’être réduits au silence, à la marginalisation, voire à l’anonymat total.

III. L’absence de la chefferie traditionnelle : la domestication des gardiens des traditions par le régime

Dans les sociétés africaines précoloniales, la chefferie traditionnelle était l’incarnation de l’autorité légitime, du lien ancestral et du garant de l’harmonie communautaire. Elle jouait un rôle central dans la régulation sociale, la résolution des conflits et la préservation des valeurs culturelles. Les chefs traditionnels étaient des figures respectées, au-dessus des querelles politiques, servant d’intermédiaires entre les vivants et les ancêtres, entre le peuple et les forces spirituelles.

Or, l’un des aspects les plus frappants des obsèques de ma mère a été l’absence des autorités traditionnelles, censées être les gardiennes du respect et de l’ordre moral dans nos communautés. Comment expliquer qu’une institution aussi ancrée dans notre histoire ait été dévoyée au point de devenir un simple prolongement du pouvoir politique ?

De la légitimité coutumière à l’asservissement politique : une trahison des valeurs ancestrales

Sous le régime du RDPC, les chefferies traditionnelles ont progressivement perdu leur autonomie pour devenir des instruments dociles du pouvoir central. Cette capture institutionnelle s’est faite par plusieurs moyens :

1. La cooptation et la nomination des chefs traditionnels par l’État

• Avant l’indépendance et dans les premières décennies postcoloniales, les chefs étaient désignés selon des critères historiques et coutumiers. Aujourd’hui, le RDPC a transformé cette fonction en un poste politique. Les chefs qui refusent de prêter allégeance au parti sont marginalisés, remplacés ou tout simplement ignorés.

• L’État ne reconnaît officiellement que les chefs qui servent ses intérêts, créant ainsi une fracture entre les chefs légitimes selon la tradition et ceux fabriqués par le pouvoir.

2. L’intégration des chefs dans l’appareil du RDPC

• À travers le décret présidentiel de 1977, modifié plusieurs fois, les chefs traditionnels ont été transformés en auxiliaires de l’administration, les obligeant à faire allégeance au parti unique.

• Certains d’entre eux deviennent des militants actifs du RDPC, servant plus les intérêts du parti que ceux des populations qu’ils sont censés représenter.

• Ils participent aux campagnes électorales, mobilisent leurs sujets pour voter en faveur du RDPC et répriment toute contestation locale.

3. L’instrumentalisation économique et financière des chefferies

• Les chefs traditionnels reçoivent des salaires de l’État, ce qui les place dans une situation de dépendance vis-à-vis du régime.

• En échange de cette subvention, ils doivent servir de relais du pouvoir en place, empêcher les contestations locales et neutraliser toute opposition politique dans leur territoire.

Cette domestication des chefferies traditionnelles par le RDPC a vidé ces institutions de leur essence. Plutôt que d’être des figures neutres et protectrices des populations, les chefs sont devenus des courroies de transmission du pouvoir.

L’absence de la chefferie à mes obsèques : un symbole de soumission totale au régime

Dans une société où la tradition reste profondément ancrée, les funérailles d’une personne sont un moment sacré où les chefs coutumiers ont un rôle crucial à jouer. Ils viennent honorer la mémoire du défunt, témoigner de la continuité du lien entre les vivants et les ancêtres, et réaffirmer l’appartenance du disparu à la communauté.

Le fait que les autorités traditionnelles aient brillé par leur absence lors des funérailles de ma mère n’était pas anodin. Il s’agissait d’un acte politique, une preuve de l’emprise totale du RDPC sur ces institutions supposées être indépendantes.

• Ce silence n’était pas un oubli, mais une allégeance : l’omission de leur présence à cette cérémonie reflète leur crainte d’être perçus comme proches d’un opposant politique.

• L’évitement était un message : en s’abstenant de participer, ces chefs montraient leur soumission totale au pouvoir en place, préférant l’obéissance au RDPC plutôt que le respect des traditions et des valeurs ancestrales.

Cette absence ne concernait pas seulement ma famille. Elle est le symptôme d’une situation bien plus grave qui touche toutes les familles camerounaises :

• Lorsqu’une chefferie traditionnelle préfère suivre les ordres d’un parti politique plutôt que de remplir son devoir envers son peuple, c’est que la société est en perdition.

• Lorsqu’un chef traditionnel doit choisir entre sa loyauté à l’État et son engagement envers son peuple, c’est que l’État a corrompu le fondement même de notre civilisation.

Dans un Cameroun où le RDPC a remplacé les coutumes par l’obéissance aveugle, où la parole des anciens est soumise aux injonctions de Yaoundé, que reste-t-il du respect des traditions ?

IV. Un hommage authentique : quand la vraie famille transcende les divisions artificielles

Le moment de recueillement, célébré par Mgr Achille Eyabi, docteur de l’Eglise, Evêque d’Eseka, fut une véritable messe pontificale, un hommage qui a transcendé les divisions artificielles et révélé la vraie famille. Ce fut un succès total, marquant la célébration de la vie de ma mère dans la vérité et la dignité, et une victoire de l’humanité sur la politique de division du pouvoir en place.

L’hommage rendu à ma mère fut un acte profondément émouvant et significatif, marquant bien plus qu’une simple cérémonie funéraire. Il fut, en effet, un moment de vérité et de résistance silencieuse face à la fracture sociale orchestrée par le régime du RDPC. Un hommage où la “vraie famille” s’est manifestée dans sa plus pure expression, dépassant les clivages politiques, les rivalités partisanes et les exclusions sociales. Cet hommage fut, avant tout, un rappel que, malgré les divisions imposées par le pouvoir, la véritable unité ne réside pas dans les alliances artificielles, mais dans la solidarité authentique des hommes et des femmes unis par des liens d’affection, d’histoire et de culture commune.

L’absence des membres du RDPC, ainsi que des collègues de l’IRIC, m’a profondément interpellé. Il n’était pas question ici de politique, mais de l’essence même de l’humanité : rendre hommage à un être cher, célébrer une vie, marquer un départ dans la dignité. Cette absence n’était pas seulement symbolique ; elle fut une démonstration flagrante de l’exclusion sociale systématique dont les citoyens sont victimes lorsqu’ils ne se conforment pas à la vision étroite et totalitaire du pouvoir en place. Il est difficile de ne pas voir dans cette absence une volonté délibérée d’ostracisme. Le RDPC, par son attitude, a non seulement marginalisé mon engagement politique, mais a également séparé les familles, transformant ce qui devrait être un acte de solidarité humaine en un enjeu de loyauté partisane.

Mais, malgré tout, l’âme de cette cérémonie fut celle de la famille véritable. Contrairement à l’image imposée par ceux qui se sont opposés à mon engagement, la famille qui a entouré ma mère, la véritable famille, n’a pas été celle qui se définissait par des liens politiques, mais par des liens de cœur et de mémoire. Elle n’a pas été celle des partis et des distinctions, mais celle des gens du peuple, des amis sincères, des voisins, des parents d’hier et d’aujourd’hui. Cette famille-là, la seule qui vaille, est celle qui transcende les barrières politiques et les préjugés. Elle est celle qui prend soin de l’autre sans attendre d’avantages politiques. Elle est celle qui, en silence, tisse les liens humains, ceux qui sont plus forts que toutes les manipulations et exclusions sociales.

Il est particulièrement révélateur de constater que l’absence de mes collègues de l’IRIC et des responsables du RDPC contraste directement avec la présence de ceux qui, de manière authentique, ont montré leur solidarité. Parmi eux, il y avait ceux qui se sont toujours tenus aux côtés de ma famille, indépendamment de la politique ou des affiliations partisanes. La véritable famille se compose de ceux qui sont là, dans les bons et mauvais moments, de ceux qui ont choisi de ne pas être aveuglés par des idéologies politiciennes, mais de faire preuve de respect humain et de fraternité. C’est cette famille-là qui, par sa présence, a dignement honoré la mémoire de ma mère.

Le contraste était d’autant plus frappant avec l’absence de la chefferie traditionnelle, pourtant supposée être un pilier de la communauté. Là aussi, cette absence n’était pas accidentelle. Elle témoigne de la manière dont les institutions traditionnelles, jadis considérées comme les garantes de l’unité communautaire, ont été infiltrées et dénaturées par le régime en place. La chefferie, autrefois perçue comme le lien social par excellence, a été réduite à un simple instrument de pouvoir, corrompu et isolé de la réalité du peuple. Elle ne pouvait, de ce fait, se rendre présente pour rendre hommage à une personnalité véritablement incarnée par la communauté, qui n’était pas issue de la sphère politique mais de la vie quotidienne.

L’absence de ces différentes figures du pouvoir n’a donc fait que souligner la vérité sur la société camerounaise actuelle : une société déchirée, divisée par des lignes tracées artificiellement par le régime, où la solidarité, l’humanité et l’empathie sont constamment écartées au profit d’une loyauté aveugle envers un système qui se nourrit de la division et de la peur. Mais dans ce contexte, un hommage authentique a su prendre forme, non pas à travers les gestes des puissants, mais grâce à ceux qui, loin de l’ombre de l’idéologie du RDPC, ont honoré ma mère avec sincérité et respect.

Conclusion : Un dernier adieu sous le poids d’un régime diviseur

Ce qui aurait dû être un moment de recueillement, un hommage solennel rendu à une mère disparue, s’est transformé en une démonstration éclatante du mal profond qui ronge la société camerounaise. Sous le régime du RDPC, même la mort ne suffit plus à rassembler, car elle est désormais soumise aux calculs politiques, aux allégeances partisanes et aux fractures sociales imposées par un pouvoir qui ne tolère aucune voix dissonante.

L’absence des collègues de l’IRIC a révélé l’emprise d’une culture du silence et du conformisme sur une élite intellectuelle qui, plutôt que de jouer son rôle de vigie de la société, se contente d’être l’écho du pouvoir en place. L’exclusion sociale dont j’ai été victime, au sein même de ma propre famille élargie, a mis en lumière l’un des piliers du système RDPC : diviser pour mieux régner, en instillant la peur et en brisant les liens naturels de solidarité. La soumission de la chefferie traditionnelle, autrefois bastion de la cohésion communautaire, montre combien le régime a su s’approprier les structures ancestrales pour les transformer en instruments de légitimation de son pouvoir.

Pourtant, au milieu de cette mise en scène de l’isolement et de la trahison des valeurs essentielles, une vérité éclatante s’est imposée : la vraie famille n’est pas celle dictée par les appartenances politiques, les titres ou les privilèges, mais celle qui demeure fidèle, qui résiste aux pressions et qui se tient debout dans l’épreuve. C’est cette famille-là, composée des proches sincères, des villageois et des âmes libres, qui a rendu un hommage digne à ma mère et a refusé de céder à la logique d’exclusion imposée par le régime.

Ainsi, ces obsèques sont devenues bien plus qu’une cérémonie funéraire : elles ont été une illustration tragique de la manière dont le RDPC a transformé la société camerounaise en une arène de suspicion, d’allégeance contrainte et d’opportunisme politique. Mais elles ont aussi été un acte de résistance, la preuve que malgré l’emprise du pouvoir, des poches de dignité subsistent et s’affirment.

L’histoire retiendra que, même sous le poids de la répression et de la manipulation, il existe encore des Camerounais capables de dire non à la division, capables d’honorer leurs morts sans compromission et de maintenir vivantes les valeurs de solidarité et d’authenticité que le régime tente d’enterrer. Mon adieu à ma mère a donc été aussi un adieu à une illusion : celle d’un Cameroun encore capable de fraternité sous ce régime. Mais il a été aussi un serment : celui de continuer à me battre pour un pays où plus jamais la mort ne servira d’instrument de ségrégation politique.

LA DECLARATION DU SG ADJOINT DU RDPC A PROPOS DE LA VIOLENCE ENVERS LES ÉVÊQUES RAPPELLE LES ASSASSINATS DES MGR YVES PLUMEY, JEAN-MARIE BENOÎT BALLA et de l’ABBE JOSEPH MBASSI: Quand la Parole des Évêques Dévoile les Ombres du Pouvoir — Entre Métaphore Spirituelle et Menace Réelle. LE MLDC APPELLE À LA VIGILANCE CITOYENNE

Introduction : La voix des Évêques face au silence des injustices

Dans l’histoire des sociétés en crise, les institutions religieuses ont souvent joué un rôle déterminant en s’érigeant en contre-pouvoir moral. Au Cameroun, cette dynamique est particulièrement sensible. Alors que le pays se prépare à une élection présidentielle décisive en 2025, les récentes prises de position publiques de certaines figures ecclésiastiques marquent un tournant. En évoquant métaphoriquement la « prise de pouvoir par le diable », Mgr Yaouda Hourgo a dénoncé, avec force, une situation jugée insoutenable. Cette déclaration, bien que symbolique, a suscité une réponse ambiguë du Secrétaire Général adjoint du RDPC, membre du Comté Central, qui, sous une apparente invitation au calme, a ravivé des souvenirs douloureux d’assassinats non élucidés de membres du clergé.

Comme le souligne Stephen Ellis dans Worlds of Power: Religious Thought and Political Practice in Africa (2004), les institutions religieuses en Afrique subsaharienne ne sont pas seulement des acteurs spirituels : elles jouent également un rôle social et politique crucial, surtout dans des contextes où les régimes en place peinent à répondre aux attentes populaires. Cette introduction pose les bases d’un débat fondamental : la critique religieuse peut-elle encore s’exprimer sans craindre des représailles dans un État en quête de légitimité démocratique ?

1. Mgr Yaouda Hourgo : une métaphore forte, une douleur partagée

Mgr Yaouda Hourgo

La déclaration de Mgr Yaouda Hourgo — « Même le diable qu’il prenne d’abord le pouvoir au Cameroun » — traduit une exaspération légitime face à des décennies de stagnation politique, de corruption systémique et de souffrance populaire. Dans le contexte théologique, le diable symbolise le mal absolu, mais il peut également représenter l’oppression, la mauvaise gouvernance et l’injustice sociale. Cette métaphore, utilisée pour frapper les esprits, relève d’une tradition rhétorique ancienne où les figures spirituelles emploient des images fortes pour interpeller les consciences.

Des figures telles que Desmond Tutu en Afrique du Sud ou Laurent Monsengwo en RDC ont régulièrement employé des métaphores similaires pour dénoncer les régimes autoritaires de leur époque. En Afrique du Sud, l’archevêque Tutu qualifiait le régime de l’apartheid de « démon maléfique », une manière puissante de souligner la gravité de l’oppression sans inciter à la violence. De même, au Cameroun, la déclaration de Mgr Hourgo ne constitue pas un appel à l’insurrection mais une invitation à une prise de conscience collective.

En littérature politique, Jean-François Bayart, dans L’État en Afrique : la politique du ventre (1989), explique que les élites africaines, par leur gestion patrimoniale de l’État, créent une frustration sociale profonde, ce qui alimente les critiques des institutions religieuses. Mgr Hourgo ne fait que traduire cette réalité dans un langage accessible au peuple, en jouant sur une symbolique connue de tous.

2. La réponse ambiguë du SG adjoint du RDPC : une menace voilée et dangereuse

SG Adjoint du RDPC, Grégoire Owona

La déclaration du secrétaire général adjoint du RDPC semble, en surface, prôner l’apaisement : « Ne soyons pas violents envers les évêques même quand ils font l’apologie du diable car le Président Biya est contre la violence sous toutes ses formes ». Cependant, une analyse plus poussée révèle une ambiguïté lourde de sens. En évoquant la violence dans un contexte où elle n’a jamais été suggérée par l’évêque, il fait planer une menace implicite, rappelant de sombres épisodes de l’histoire camerounaise.

Le Cameroun a en effet connu plusieurs assassinats de figures ecclésiastiques critiques du pouvoir, restés à ce jour non élucidés :

L’abbé Joseph Mbassi, journaliste et prêtre catholique, fut retrouvé mort en 1988 après avoir dénoncé des réseaux de corruption liés à des élites politiques.

L’abbé Joseph MBASSI

Mgr Yves Plumey, archevêque émérite de Garoua, fut assassiné en 1991, un crime dont les circonstances demeurent floues.

Mgr Yves PLUMEY

Mgr Jean-Marie Benoît Balla, archevêque de Bafia, fut retrouvé mort dans le fleuve Sanaga en 2017, dans ce qui a été officiellement qualifié de suicide, mais qui reste largement contesté par la communauté religieuse et civile.

Mgr Jean-Marie Benoît Balla

Ces assassinats, qui n’ont jamais été élucidés, entretiennent un climat de peur et de méfiance entre le pouvoir et l’Église. Comme le décrit Achille Mbembe dans Critique de la raison nègre (2013), les régimes autoritaires utilisent souvent la violence symbolique et réelle pour maintenir leur emprise sur les populations et dissuader toute forme de contestation. La déclaration du SG adjoint du RDPC, en ravivant le spectre de ces assassinats, s’inscrit dans cette logique de dissuasion subtile.

3. L’Église : une conscience morale dans une nation en crise

L’histoire politique du Cameroun ne peut être écrite sans mentionner le rôle central de l’Église comme contre-pouvoir. Depuis les années post-indépendance, l’Église catholique s’est régulièrement opposée aux dérives autoritaires des différents régimes, devenant ainsi une voix morale respectée. Comme le rappelle Adrian Hastings dans The Church in Africa: 1450-1950 (1994), l’Église, par sa structure et son influence, a souvent été la seule institution capable de mobiliser les masses et de défendre les droits fondamentaux dans des contextes d’injustice généralisée.

Le cas du Cameroun n’est pas isolé. En République démocratique du Congo, l’Église catholique a joué un rôle clé dans la dénonciation du régime de Mobutu et, plus récemment, dans la pression exercée pour des élections transparentes. En Afrique de l’Ouest, le rôle de l’Église dans les transitions démocratiques, notamment au Sénégal et au Bénin, a été largement documenté. Ce rôle de veilleur moral expose inévitablement les figures religieuses à des représailles, comme l’illustre tragiquement l’histoire récente du Cameroun.

4. LE MLDC APPELLE À LA VIGILANCE CITOYENNE : ne laissons pas l’intimidation triompher

Face à ce contexte tendu, il devient crucial que la société civile camerounaise s’organise et se mobilise pour protéger les libertés fondamentales. L’élection présidentielle de 2025 représente un tournant décisif dans l’histoire politique du pays. Si les voix critiques, y compris celles issues du clergé, sont muselées, le processus électoral perdra toute crédibilité.

L’appel du SG adjoint du RDPC à « débattre sans se battre » ne doit pas devenir un slogan creux masquant une répression larvée. Comme l’écrivait John Locke dans Two Treatises of Government (1690), « la liberté d’expression est la pierre angulaire de toute société libre ». Si cette liberté est menacée, c’est l’avenir même du Cameroun qui est en péril.

Le peuple camerounais ne doit pas céder à la peur. Il doit se lever, pacifiquement mais fermement, pour défendre ses droits et exiger des élections transparentes et inclusives. L’histoire récente montre que les régimes autoritaires finissent par s’effondrer face à une mobilisation populaire déterminée et organisée.

Conclusion : Pour un Cameroun debout, libre et juste

La confrontation entre l’Église et l’État, à travers les déclarations de Mgr Yaouda Hourgo et du SG adjoint du RDPC, illustre les tensions profondes qui agitent le Cameroun à l’aube des élections de 2025. Ce débat, au-delà des mots, pose une question cruciale : le Cameroun est-il prêt à garantir un processus électoral véritablement démocratique ?

Les Camerounais, qu’ils soient croyants ou non, doivent se souvenir que l’histoire appartient à ceux qui osent se battre pour la vérité et la justice. La parole est un pouvoir. Ne la laissons pas être muselée. Pour un Cameroun libre, debout et juste, il est temps d’agir.

Bibliographie

1. Bayart, Jean-François. L’État en Afrique : La politique du ventre. Paris : Fayard, 1989.

Cet ouvrage essentiel explore les dynamiques politiques en Afrique subsaharienne et les relations entre l’État et les institutions religieuses.

2. Laburthe-Tolra, Philippe. Politique et religion en Afrique : Les Églises face aux pouvoirs. Paris : Karthala, 1996.

Une analyse approfondie des rapports entre les institutions religieuses et les pouvoirs politiques en Afrique francophone.

3. Bourdieu, Pierre. La domination masculine. Paris : Seuil, 1998.

Bien que consacré aux rapports de genre, cet ouvrage développe des concepts clés de la violence symbolique applicables au discours politique et religieux.

4. Bourdieu, Pierre. Langage et pouvoir symbolique. Paris : Seuil, 2001.

Ce livre décrit comment le langage peut être utilisé comme un instrument de pouvoir et de domination.

5. Tutu, Desmond. No Future Without Forgiveness. New York : Doubleday, 1999.

Desmond Tutu y décrit le rôle de l’Église dans le processus de transition démocratique en Afrique du Sud, soulignant l’importance du discours symbolique dans la lutte contre l’oppression.

6. Locke, John. Two Treatises of Government. Londres : Awnsham Churchill, 1690.

Ce texte fondamental sur la philosophie politique explore la liberté d’expression et le rôle de la critique dans la construction d’une société démocratique.

7. Ellis, Stephen, et Ter Haar, Gerrie. Worlds of Power: Religious Thought and Political Practice in Africa. New York : Oxford University Press, 2004.

Cet ouvrage montre comment les idées religieuses influencent les pratiques politiques en Afrique.

8. Mbembe, Achille. Critique de la raison nègre. Paris : La Découverte, 2013.

Un ouvrage majeur sur les formes contemporaines de domination en Afrique, incluant des réflexions sur la religion et la politique.

9. Hastings, Adrian. The Church in Africa: 1450-1950. Oxford : Clarendon Press, 1994.

Un classique sur l’histoire de l’Église en Afrique, utile pour comprendre son rôle de contre-pouvoir à travers les époques.

10. Gifford, Paul. Christianity and Politics in Doe’s Liberia. Cambridge : Cambridge University Press, 1993.

MGR KELDA, UNE INTERVIEW A RFI SANS SUBSTANCE: L’Église Catholique Camerounaise, Une Institution en Retrait face aux Luttes de son Peuple

Résumé

L’Église catholique au Cameroun, pourtant historiquement influente, semble s’être retranchée dans une posture prudente face aux défis politiques et sociaux cruciaux du pays. À travers l’interview de Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala, on observe une déconnexion croissante entre l’institution religieuse et les attentes populaires. Cet article critique cette posture en soulignant son manque d’engagement concret, tout en la comparant à des Églises africaines plus engagées, comme celle de Côte d’Ivoire, qui ont su assumer un rôle prophétique et défendre fermement les intérêts des populations. Une telle comparaison révèle l’échec de l’Église camerounaise à incarner un véritable soutien aux luttes populaires, renforçant son image d’une institution timorée, voire complice du statu quo.

Mots clés: Église catholique au Cameroun, Engagement politique, Mgr Samuel Kleda, Crise anglophone, Transition démocratique, Justice sociale, Leadership religieux en Afrique, Église catholique en Côte d’Ivoire, Médiation des conflits, Société civile et religion, Influence religieuse en politique, Églises africaines et droits humains

Abstract

The Catholic Church in Cameroon, historically an influential institution, appears increasingly disconnected from the pressing demands of its people. This paper critically examines the recent interview of Archbishop Samuel Kleda, analyzing its lack of substantive proposals and highlighting the Church’s passive stance on critical national issues such as political transition, the Anglophone crisis, and socioeconomic inequalities. Drawing comparisons with more politically engaged Catholic Churches in Africa, such as those in Côte d’Ivoire and the Democratic Republic of Congo, this study underscores the Church’s failure to embody a prophetic voice. The analysis demonstrates how the Church’s reticence compromises its credibility and alienates it from the struggles of the Cameroonian people, contrasting this with examples of proactive and transformative ecclesiastical leadership in Africa. Finally, the paper calls for a reimagined role of the Catholic Church in Cameroon as a bold advocate for justice, democracy, and social change.

Keywords: Catholic Church in Cameroon, Political engagement, Archbishop Samuel Kleda, Anglophone crisis, Church and democracy, Justice and social change, Côte d’Ivoire Catholic Church, Democratic Republic of Congo (DRC) Catholic Church, Church and political transition, African ecclesiastical leadership

1. Introduction : L’Église face à une crise d’engagement

Dans les contextes africains marqués par des crises politiques, économiques et sociales, les institutions religieuses jouent souvent un rôle déterminant en tant que médiateurs et catalyseurs de changement. Pourtant, l’Église catholique camerounaise semble hésiter à assumer pleinement cette responsabilité. L’interview de Mgr Kleda, bien qu’évoquant des préoccupations légitimes telles que la transition politique et la résolution de la crise anglophone, manque de profondeur, de fermeté et de propositions concrètes pour accompagner le peuple dans sa quête de justice et de démocratie.

2. L’interview de Mgr Kleda : Une neutralité malvenue

2.1. Un appel à la transition politique sans substance

Mgr Kleda appelle à une « transition pacifique » et qualifie une nouvelle candidature de Paul Biya de « non réaliste ». Cependant, cette déclaration évite d’aborder les racines profondes de la crise politique au Cameroun : la gouvernance autocratique et les élections systématiquement contestées.

Neutralité et passivité institutionnelle

Selon Philpott (2004), les Églises qui réussissent à influencer les transitions démocratiques adoptent des positions claires et courageuses face aux régimes autoritaires. L’Église catholique en Pologne, par exemple, a joué un rôle décisif dans la chute du communisme en soutenant activement le mouvement Solidarnosc. Par contraste, les déclarations de Mgr Kleda manquent de substance et ne remettent pas directement en question le système en place.

2.2. Une position floue sur la crise anglophone

La crise anglophone, l’un des conflits les plus meurtriers en Afrique centrale, n’est abordée que de manière superficielle dans l’interview. L’appel au dialogue de Mgr Kleda, bien intentionné, reste dénué de propositions concrètes sur la manière de structurer ce dialogue ou d’en garantir l’efficacité.

L’inaction face aux conflits prolongés

Lederach (1997) insiste sur l’importance de la médiation proactive et de la création d’espaces sûrs pour les négociations dans les conflits prolongés. L’Église camerounaise, malgré son influence, n’a pas organisé de forums ou offert ses ressources comme médiateur impartial, contrairement à ce que l’on a vu dans d’autres pays.

2.3. L’oubli des préoccupations socio-économiques

L’interview de Mgr Kleda néglige totalement les préoccupations socio-économiques des Camerounais, tels que le chômage massif, l’inflation et l’inégalité croissante. Cette omission illustre une déconnexion de l’Église avec les réalités quotidiennes de ses fidèles.

La justice sociale comme mission centrale

Gutierrez (1973) souligne que l’Église doit être à l’avant-garde des luttes pour la justice sociale. En ignorant ces questions, l’Église camerounaise échoue à incarner une institution réellement au service du peuple.

3. Une comparaison avec des Églises africaines engagées

3.1. L’Église catholique de Côte d’Ivoire : Une voix prophétique dans les crises

En Côte d’Ivoire, l’Église catholique s’est démarquée par son franc-parler et son engagement dans les crises politiques. Lors de la crise post-électorale de 2010-2011, les évêques ivoiriens ont publiquement condamné la violence et les abus de pouvoir, tout en appelant à une solution pacifique basée sur la justice. Leur déclaration collective, « Nous n’avons pas peur de la vérité », a marqué une prise de position courageuse et sans ambiguïté.

Exemple : La médiation active de l’Église ivoirienne

En plus de ses déclarations, l’Église catholique ivoirienne a initié des médiations entre les factions rivales et a plaidé pour des réformes institutionnelles afin de garantir des élections crédibles. Cette posture contraste fortement avec l’attentisme de l’Église camerounaise.

3.2. L’Église catholique au Congo-Kinshasa : Leader de la société civile

En République démocratique du Congo (RDC), l’Église catholique est un acteur majeur de la société civile. En 2018, face à l’incertitude politique entourant la succession de Joseph Kabila, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) a joué un rôle crucial dans la supervision des élections et la dénonciation des irrégularités.

Exemple : Mobilisation pour la vérité électorale

En mobilisant des milliers d’observateurs pour surveiller les élections et en publiant des rapports détaillés sur les irrégularités, la CENCO a démontré un engagement clair en faveur de la démocratie et des droits des citoyens. Cette mobilisation a renforcé la légitimité de l’Église auprès du peuple.

3.3. Comparaison : Une Église camerounaise en retrait

Contrairement à ces exemples, l’Église catholique au Cameroun reste sur la défensive, évitant les confrontations directes avec le régime et négligeant les initiatives concrètes pour accompagner la transition démocratique ou résoudre la crise anglophone.

4. Conclusion : L’Église catholique camerounaise à la croisée des chemins

L’Église catholique camerounaise est confrontée à une crise de crédibilité en raison de son manque d’engagement clair face aux luttes populaires. L’interview de Mgr Kleda, bien qu’évoquant des thématiques importantes, illustre une institution plus soucieuse de préserver son équilibre institutionnel que de défendre les aspirations des Camerounais.

À la lumière des exemples ivoiriens et congolais, il est évident que l’Église au Cameroun a les moyens de jouer un rôle plus actif et courageux. Cependant, son hésitation actuelle renforce l’idée qu’elle est déconnectée du peuple qu’elle prétend servir.

Pour retrouver sa place en tant qu’institution prophétique et morale, l’Église catholique camerounaise doit :

1. Prendre des positions claires et courageuses sur les crises politiques et sociales.

2. Proposer des initiatives concrètes pour accompagner les transitions démocratiques et résoudre les conflits.

3. S’engager davantage dans les luttes pour la justice sociale et économique.

Faute de quoi, elle continuera à être perçue comme une institution timorée, complice du statu quo, et déconnectée des réalités et des aspirations des Camerounais.

Références

• Gutierrez, G. (1973). A Theology of Liberation: History, Politics, and Salvation. Orbis Books.

• Lederach, J. P. (1997). Building Peace: Sustainable Reconciliation in Divided Societies. United States Institute of Peace Press.

• Philpott, D. (2004). “The Catholic Wave.” Journal of Democracy, 15(2), 32-46.

• Conférence Épiscopale de Côte d’Ivoire (2011). Déclaration sur la vérité et la réconciliation.

L’ÉGLISE ET L’ÉDUCATION MISSIONNAIRE: FACTEUR D’ALIÉNATION ET DE SOUS-DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE FRANCOPHONE. CAS DU CAMEROUN ET DES GOUVERNEMENTS DE PAUL BIYA

Président Paul Biya, Mme Irene Biya et Président Paul Biya

Résumé

Cet article examine le rôle central de l’éducation missionnaire, promue par l’Église, dans la formation des élites africaines et son impact sur le développement en Afrique francophone, notamment au Cameroun. Il démontre comment ce système éducatif, tout en fournissant les outils nécessaires à l’émergence d’une classe dirigeante, a aliéné culturellement ces élites et perpétué des modèles néocoloniaux inadaptés. En analysant le parcours de Paul Biya et de ses gouvernements successifs, nous montrons que cette éducation a produit des dirigeants incapables d’initier des réformes structurelles, consolidant ainsi la dépendance et le sous-développement. Nous mobilisons des références académiques pour une démonstration rigoureuse et documentée.

Mots clés : Éducation missionnaire, Église, Afrique francophone, sous-développement, Cameroun, Paul Biya, néocolonialisme, élites africaines

Abstract

This article investigates the pivotal role of missionary education, promoted by the Church, in shaping African elites and its impact on the development of Francophone Africa, with a specific focus on Cameroon. It demonstrates how this educational system, while equipping elites with essential administrative skills, culturally alienated them and perpetuated unsuitable neo-colonial models. By analyzing the trajectory of Paul Biya and his successive governments, we reveal how this education system fostered leaders unable to implement structural reforms, thereby entrenching dependency and underdevelopment. Academic references are used to support a rigorous and well-documented analysis.

Keywords : Missionary education, Church, Francophone Africa, underdevelopment, Cameroon, Paul Biya, neo-colonialism, African elites

Introduction

L’éducation est un levier fondamental pour le développement d’une société. En Afrique francophone, les écoles missionnaires ont dominé la scène éducative pendant la période coloniale et après les indépendances, formant une grande partie des élites politiques et administratives. Cependant, malgré l’accès à l’éducation, ces pays restent embourbés dans des problématiques structurelles de sous-développement. L’éducation missionnaire, bien que contribuant à la scolarisation, a-t-elle également limité la capacité des élites africaines à développer des solutions adaptées à leurs contextes locaux ?

Cet article analyse cette question en trois parties. La première explore l’histoire et les objectifs de l’éducation missionnaire. La seconde s’intéresse au Cameroun, en particulier à Paul Biya et certains de ses gouvernements. Enfin, la troisième partie propose une critique de l’héritage missionnaire et des pistes pour en sortir.

Pape Benedict, President Paul BIYA et Mme Chantal BIYA

1. L’éducation missionnaire : outil de domination et d’aliénation

1.1. Les objectifs de l’éducation missionnaire

L’éducation missionnaire a été introduite en Afrique comme un outil stratégique pour soutenir la colonisation. L’objectif principal des missions chrétiennes était la conversion religieuse. Selon Fanon (1952), les missionnaires percevaient les pratiques culturelles africaines comme inférieures et cherchaient à imposer des normes chrétiennes européennes. Ce processus de christianisation allait de pair avec une aliénation culturelle, car les Africains étaient encouragés à rejeter leurs croyances et traditions. À travers l’éducation, les missionnaires formaient une élite locale qui servait d’intermédiaire entre la population et l’administration coloniale. White (1996) soutient que cette élite devait être suffisamment instruite pour remplir des rôles administratifs, mais pas assez autonome pour contester l’ordre colonial. Par ailleurs, les missionnaires insistaient sur la soumission aux autorités, tant religieuses que politiques, consolidant ainsi une culture de dépendance. Les écoles missionnaires devinrent ainsi des instruments de contrôle idéologique, non seulement en christianisant les populations, mais aussi en instaurant une vision du monde hiérarchisée où l’Europe représentait le modèle à suivre. Ce processus a créé un fossé entre les élites éduquées et le reste de la population, renforçant les inégalités sociales et la domination coloniale.

1.2. Les limites du modèle éducatif missionnaire

Le système éducatif missionnaire, bien qu’il ait offert un accès à l’instruction, présentait des limitations majeures qui ont freiné le développement des sociétés africaines. Tout d’abord, le contenu des enseignements était essentiellement eurocentré. Les matières comme l’histoire et la géographie étaient enseignées du point de vue européen, marginalisant les savoirs locaux et les contributions africaines à l’histoire mondiale (Mudimbe, 1988). De plus, les disciplines techniques et scientifiques étaient sous-représentées, limitant les opportunités de développement industriel et technologique. L’approche pédagogique, centrée sur la mémorisation et la récitation, décourageait l’esprit critique et l’innovation. Paulo Freire (1970) critique ce modèle qu’il qualifie de « pédagogie bancaire », où les apprenants sont de simples récipients passifs d’un savoir imposé. Enfin, les écoles missionnaires privilégiaient une éducation élitiste, accessible à un nombre limité d’élèves, souvent issus de familles favorisées. Cela a accentué les inégalités, en créant une classe dirigeante déconnectée des réalités des masses populaires. Ces limites ont façonné des élites peu préparées à gérer les défis post-indépendance, contribuant à l’instabilité socio-économique persistante.

2. Paul Biya et ses gouvernements successifs : un produit et une reproduction de l’éducation missionnaire

2.1. Paul Biya : un dirigeant modelé par l’éducation missionnaire

Paul Biya, né en 1933 dans le village de Mvomeka’a, a grandi dans un contexte marqué par l’influence des missions catholiques dans le sud du Cameroun. Il a reçu son éducation primaire et secondaire dans des écoles dirigées par des missionnaires catholiques, notamment les plus prestigieux. Cette formation a profondément marqué sa vision du monde et son approche de la gouvernance. Les valeurs inculquées – respect de l’autorité, loyauté envers les hiérarchies, et rigueur morale – se retrouvent dans son style de leadership.

Cependant, cette éducation a aussi ses limites. L’approche missionnaire, centrée sur l’obéissance et l’assimilation culturelle, a produit des dirigeants comme Biya, qui privilégient la stabilité au détriment de l’innovation. En analysant ses 42 ans de règne, on constate une tendance marquée à reproduire des schémas administratifs hérités de la période coloniale. Son modèle économique, basé sur l’exportation de matières premières (cacao, pétrole, bois), reste ancré dans une logique néocoloniale. Ce conservatisme économique illustre un manque de vision pour une transformation structurelle du pays.

Par ailleurs, son mode de gouvernance autoritaire reflète une centralisation excessive du pouvoir, semblable à la hiérarchie rigide des structures ecclésiastiques. Biya s’appuie sur un réseau d’élites loyalistes, souvent issues des mêmes écoles missionnaires, pour maintenir son contrôle. En consolidant un régime caractérisé par l’immobilisme, il incarne le produit parfait de l’éducation missionnaire, où la soumission à l’ordre prime sur la capacité à innover ou à remettre en question le statu quo.

2.2. Les gouvernements successifs de Paul Biya : une continuité de l’héritage missionnaire

Depuis son accession au pouvoir en 1982, Paul Biya a formé plus de 30 gouvernements successifs. Ces gouvernements, bien que renouvelés périodiquement sauf ces dernières années, partagent des caractéristiques communes qui trahissent l’influence de l’éducation missionnaire sur leurs membres et leurs politiques.

2.2.1. Les profils des élites gouvernementales : une éducation missionnaire dominante

La majorité des membres des gouvernements Biya ont été formés dans des écoles missionnaires, qu’elles soient catholiques ou protestantes. Ces institutions, comme le collège Vogt à Yaoundé, le collège Libermann à Douala, ou les écoles protestantes de Bali, ont produit des cadres hautement qualifiés mais profondément ancrés dans des modèles éducatifs eurocentriques. Parmi ces figures clés :

Peter Mafany Musonge : Ancien Premier ministre, éduqué dans des institutions protestantes anglophones, il a adopté une gestion bureaucratique marquée par la continuité plutôt que par le changement.

Amadou Ali : Ancien ministre de la Justice, issu des écoles protestantes du Nord, son approche rigide des réformes judiciaires reflète une formation axée sur l’obéissance et la loyauté.

Luc Sindjoun : Conseiller spécial de Paul Biya, sa vision intellectuelle reste influencée par une éducation missionnaire valorisant les modèles occidentaux de pensée.

Ces élites, bien qu’éduquées, illustrent une incapacité chronique à développer des politiques publiques adaptées aux réalités locales. Leur gestion se concentre souvent sur la préservation de l’ordre établi, reproduisant les logiques administratives coloniales sans innovation notable.

2.2.2. Un immobilisme économique et social : l’impact de la formation des élites

Les gouvernements successifs de Biya ont largement échoué à diversifier l’économie camerounaise ou à réduire la pauvreté. Cette stagnation peut être liée à la vision eurocentrée des élites formées dans des écoles missionnaires, qui valorisaient les théories économiques classiques occidentales mais ignoraient les dynamiques locales. Par exemple :

Les plans d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, imposés par le FMI, ont été acceptés sans contestation par des ministres des Finances comme Polycarpe Abah Abah, lui-même issu d’une formation missionnaire. Ces politiques, axées sur la réduction des dépenses publiques et la privatisation, ont aggravé la pauvreté sans résoudre les problèmes structurels du pays.

La dépendance aux exportations de matières premières reste un problème central. Malgré la richesse en ressources naturelles, les gouvernements Biya n’ont pas investi dans l’industrialisation ou dans des projets de transformation locale. Cette orientation économique, héritée de la colonisation, reflète une incapacité à penser en dehors des cadres imposés par l’éducation missionnaire.

2.2.3. Une éthique dévoyée : entre morale chrétienne et corruption systémique

Bien que l’éducation missionnaire ait inculqué des valeurs chrétiennes, comme l’intégrité et la morale, ces principes ne se reflètent pas dans la pratique gouvernementale. Transparency International (2023) classe régulièrement le Cameroun parmi les pays les plus corrompus au monde. Ce paradoxe – entre une morale chrétienne ostensiblement affichée et des pratiques administratives opaques – met en lumière l’échec de l’éducation missionnaire à inculquer une éthique publique cohérente.

2.3. Une gouvernance immobiliste : un produit de la culture missionnaire

Les gouvernements successifs de Paul Biya se distinguent par leur incapacité à initier des réformes structurelles profondes. Cette tendance à l’immobilisme est un reflet direct des valeurs inculquées par l’éducation missionnaire :

Centralisation excessive du pouvoir : Les institutions sont conçues pour concentrer le pouvoir entre les mains de l’élite dirigeante, reflétant la hiérarchie stricte des structures ecclésiastiques. Cette centralisation limite l’innovation et la prise de décision au niveau local.

Absence de vision pour le développement rural : Alors que la majorité des Camerounais vivent en milieu rural, les politiques gouvernementales sont souvent conçues en fonction des modèles urbains occidentaux. Cette déconnexion résulte d’une éducation qui valorisait les normes européennes tout en négligeant les réalités africaines.

Prédominance des intérêts personnels : Les gouvernements Biya sont caractérisés par un clientélisme et un favoritisme exacerbés. Cette culture politique, où les élites privilégient leurs intérêts personnels, reflète une formation éducative qui a favorisé la loyauté envers les autorités plutôt que la responsabilité envers les citoyens.

En étudiant en détail les gouvernements successifs de Paul Biya, on observe une continuité des limites héritées de l’éducation missionnaire : une dépendance aux modèles coloniaux, une incapacité à innover, et une culture de gouvernance marquée par l’immobilisme et la corruption. Ces caractéristiques, profondément enracinées, expliquent en grande partie l’échec du Cameroun à amorcer une transformation économique et sociale durable.

Président Paul Biya, Pape François et Mme Chantale Biya

3. Critique de l’héritage missionnaire et perspectives

3.1. Les conséquences structurelles

L’héritage de l’éducation missionnaire en Afrique francophone, et particulièrement au Cameroun, a laissé des traces profondes. L’aliénation culturelle est l’une des conséquences les plus marquantes. Mudimbe (1988) souligne que l’éducation missionnaire a implanté une perception selon laquelle les cultures et savoirs africains étaient inférieurs. Cela a conduit à une marginalisation des langues locales, des traditions et des pratiques endogènes dans les politiques publiques. En outre, le déficit d’esprit critique, issu d’un système éducatif dogmatique, limite la capacité des élites à développer des solutions innovantes face aux défis contemporains. Les gouvernements camerounais, influencés par cet héritage, continuent de privilégier des modèles économiques néocoloniaux axés sur l’extraction des ressources naturelles, perpétuant la dépendance aux anciens colonisateurs. Enfin, la stratification sociale produite par l’éducation missionnaire a consolidé une classe dirigeante éloignée des réalités des populations rurales. Ces conséquences structurelles expliquent en partie pourquoi des pays comme le Cameroun n’ont pas réussi à diversifier leur économie ou à améliorer significativement les conditions de vie de leurs citoyens, malgré des décennies d’indépendance.

3.2. Sortir de l’héritage missionnaire

Pour surmonter l’héritage de l’éducation missionnaire, une réforme profonde du système éducatif est nécessaire. Cela commence par une réhabilitation des savoirs locaux, incluant l’intégration des langues et des pratiques culturelles africaines dans les curricula. Une éducation inclusive, valorisant la diversité et les compétences pratiques, pourrait aider à réduire les inégalités sociales. De plus, il est crucial de promouvoir une pédagogie critique, inspirée des travaux de Freire (1970), qui encourage les apprenants à questionner les structures existantes et à proposer des solutions alternatives. Enfin, une gouvernance éthique, basée sur une responsabilité publique plutôt que sur des dogmes religieux, doit être encouragée. Cela implique une rupture avec les pratiques néocoloniales et une réorientation des politiques publiques vers des objectifs de développement durable. Ces réformes permettraient non seulement de corriger les erreurs du passé, mais aussi de préparer une nouvelle génération de leaders capables de transformer leurs sociétés en profondeur.

Bibliographie

• Bayart, J.-F. (1989). L’État en Afrique : La politique du ventre. Fayard.

• Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Éditions du Seuil.

• Freire, P. (1970). Pedagogy of the Oppressed. Bloomsbury Publishing.

• Kuenzi, M. (2006). “Education and Democracy in Africa.” African Studies Review, 49(1), 31-57.

• Mudimbe, V. Y. (1988). The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge. Indiana University Press.

• Transparency International. (2023). Corruption Perceptions Index.

L’ÉGLISE DOIT PAYER, RESTITUTION DES TERRES SACRÉES AUX POPULATIONS AUTOCHTONES D’AFRIQUE NOIRE. CAS D’ETUDE: MONASTÈRE BÉNÉDICTIN DU MONT FÉBÉ À YAOUNDÉ

Monastère Bénédictin du Mont Fébé à Yaoundé

Résumé

En Afrique noire francophone, des terres offertes par des populations autochtones à l’Église catholique pour des œuvres sociales et religieuses sont aujourd’hui transformées en biens commerciaux. Ce phénomène, particulièrement visible au Cameroun, prive les communautés locales de leur héritage foncier et aggrave les inégalités. En s’appuyant sur des cas précis, comme celui du Monastère Bénédictin du Mont Fébé à Yaoundé, cet article explore la manière dont ces terres sacrées sont devenues des actifs lucratifs et propose des solutions pour une justice foncière : restitution, compensation et dialogue entre les parties concernées.

Mots clés : Restitution des terres, Église catholique, Droits fonciers autochtones, Terres sacrées, Afrique francophone, Afrique subsaharienne, Monastère du Mont Fébé, Héritage colonial, Commercialisation des terres, Etoudi.

Abstract:
In Francophone Sub-Saharan Africa, lands donated by indigenous communities to the Catholic Church for social and religious purposes have been transformed into commercial assets. This phenomenon, notably in Cameroon, deprives local populations of their ancestral heritage and exacerbates inequalities. Focusing on specific cases like the Benedictine Monastery of Mont Fébé in Yaoundé, this article examines how sacred lands have turned into profitable ventures and offers solutions for land justice: restitution, compensation, and dialogue among stakeholders.

Keywords : Land restitution, Catholic Church, Indigenous land rights, Sacred lands, Francophone Africa, Sub-Saharan Africa, Mont Fébé Monastery, Colonial legacy, Land commercialization


Introduction

Aujourd’hui, c’est encore dimanche et, comme chaque semaine, des millions de chrétiens catholiques remplissent les églises en Afrique noire francophone. Pourtant, derrière cet élan spirituel se cache une question épineuse : celle des terres offertes par des populations autochtones à l’Église catholique, et aujourd’hui commercialisées.

Ces terres, autrefois données pour des œuvres sociales ou religieuses, ont souvent été transformées en biens lucratifs, privant les communautés locales de leur patrimoine foncier. Ce phénomène, particulièrement visible au Cameroun, suscite des controverses grandissantes. En examinant des cas concrets, comme celui du Monastère Bénédictin du Mont Fébé, cet article propose une analyse critique et des pistes pour rétablir la justice foncière.

1. Contexte historique : des dons pour le bien commun

Dans les années coloniales, les missionnaires catholiques ont reçu des terres des chefs traditionnels africains. Ces terres, offertes gratuitement, devaient servir à construire des églises, écoles et dispensaires pour le bien-être des communautés locales.

Exemple au Cameroun :

  • Entre 1900 et 1960, des chefs comme les Ewondo ou les Douala ont attribué des terrains aux missionnaires pallottins. Ces dons, non monétaires, étaient basés sur une confiance mutuelle et une volonté de développement communautaire.

Cependant, après les indépendances, ces terres ont souvent été enregistrées sous le nom de l’Église catholique, sans reconnaissance officielle des droits des donateurs ou de leurs descendants.


2. Des terres sacrées devenues biens commerciaux

Avec l’urbanisation croissante, l’Église catholique a tiré profit de ces terrains. Des terres qui abritaient autrefois des projets sociaux ont été vendues ou louées à des promoteurs immobiliers.

Données clés :

  • Une étude de Terra Afrique (2023) révèle que 30 % des terres urbaines détenues par l’Église en Afrique noire francophone sont utilisées à des fins lucratives.
  • Au Cameroun, les terrains urbains de Douala et Yaoundé génèrent plus de 1 milliard de FCFA annuels en revenus locatifs.

Exemple :
À Yaoundé, dans le quartier de Mendong, des terrains offerts pour construire une école sont aujourd’hui occupés par des immeubles commerciaux. Ces transactions, opérées sans consultation des populations locales, posent des questions éthiques.


3. Les conséquences pour les populations autochtones

Les communautés locales subissent des conséquences graves de cette transformation foncière :

  • Exclusion économique : La perte d’accès à des terres rend l’agriculture et l’habitat plus difficiles pour les populations locales.
  • Erosion culturelle : Les terres sacrées, autrefois symboles de confiance, sont aujourd’hui des lieux de commerce, brisant le lien entre les communautés et leur patrimoine spirituel.
  • Inégalités accrues : Les profits tirés de ces terres ne sont pas redistribués aux populations qui les ont cédées.

4. Étude de cas : Le Monastère Bénédictin du Mont Fébé à Yaoundé

Le Monastère Bénédictin du Mont Fébé, situé sur les hauteurs de Yaoundé, illustre de manière frappante le paradoxe des terres sacrées devenues des actifs économiques stratégiques. Fondé en 1952 par des missionnaires bénédictins, ce monastère a été établi sur des terres généreusement offertes par des chefs traditionnels locaux ETOUDI. À l’époque, ces terrains étaient considérés comme des lieux sacrés et paisibles, propices à la prière, à la méditation et aux activités spirituelles. Cependant, l’évolution de l’usage de ces terres au fil des décennies soulève des questions sur leur vocation initiale et les bénéfices qu’en tirent aujourd’hui les institutions religieuses.


4.1. Le contexte historique : des dons pour la foi et la communauté

Les terres où se trouve le Monastère du Mont Fébé étaient autrefois des espaces forestiers appartenant à des clans locaux ETOUDI. Ces chefs ont cédé ces terres dans un esprit de coopération religieuse et culturelle, croyant que l’établissement des moines bénéficierait à la communauté par :

  • L’éducation (formation religieuse et académique),
  • L’accès aux soins de santé via des initiatives missionnaires,
  • La création d’un sanctuaire spirituel pour la région.

Aucun acte de propriété formel n’avait été signé, les dons reposant sur un pacte moral entre les missionnaires et les communautés locales.


4.2. Une transformation économique notable

Aujourd’hui, le site du Monastère Bénédictin est une propriété emblématique de Yaoundé, avec des activités dépassant largement sa mission spirituelle initiale. Sur les terres qui entourent le monastère, plusieurs transformations sont notables :

  1. L’Hôtel Mont Fébé : Un établissement hôtelier de luxe situé sur une partie des terres initialement offertes. Cet hôtel, qui génère des revenus substantiels, cible une clientèle touristique et d’affaires, notamment des dignitaires religieux, politiques et internationaux.
  2. Exploitation foncière à des fins commerciales : Selon une enquête menée par Le Quotidien Camerounais (2023), certaines parcelles ont été louées ou cédées à des particuliers et entreprises, entraînant une urbanisation croissante de cette zone autrefois réservée à des usages religieux.
  3. Absence de projets communautaires directs : Bien que le monastère conserve un rôle religieux actif, les populations autochtones qui avaient offert ces terres ne bénéficient pas directement des revenus générés par ces développements.

4.3. L’impact sur les populations autochtones

L’évolution économique des terres du Mont Fébé a eu des conséquences importantes pour les communautés ETOUDI locales :

  • Privation de terres : Les clans qui avaient offert ces terrains sont désormais coupés de leur accès à ces espaces, aujourd’hui clôturés ou privatisés.
  • Inégalités sociales : Les revenus issus des activités commerciales ne profitent pas aux populations locales, mais enrichissent uniquement les institutions religieuses.
  • Sentiment de trahison culturelle : Les populations locales estiment que la vocation sacrée et communautaire de ces terres a été détournée à des fins lucratives, rompant le pacte moral initial.

4.4. Controverse sur l’Hôtel Mont Fébé

L’Hôtel Mont Fébé, construit sur des terres offertes pour des missions religieuses, est particulièrement controversé. Évalué à plusieurs milliards de FCFA, cet hôtel est un exemple de la manière dont des actifs religieux peuvent être transformés en entreprises commerciales sans consultation des communautés locales.

Données clés :

  • En 2022, l’hôtel a généré un chiffre d’affaires estimé à 800 millions de FCFA.
  • Une enquête menée par Cameroon Tribune (2023) révèle que l’Église catholique détient 70 % des parts dans cette entreprise, tandis que les bénéfices ne sont pas réinvestis dans des projets communautaires.

4.5. Exigences des communautés locales

Les clans ETOUDI revendiquent aujourd’hui une reconnaissance de leurs contributions historiques et demandent :

  1. Transparence financière : Publier les comptes des activités commerciales du Monastère, notamment ceux de l’Hôtel Mont Fébé, pour évaluer l’usage des revenus générés.
  2. Partage des bénéfices : Redistribuer une partie des revenus aux communautés locales, par exemple via des projets de développement (écoles, hôpitaux, infrastructures).
  3. Rétablissement des droits fonciers : Réserver certaines terres pour des usages communautaires ou spirituels, comme initialement convenu.
  4. Dialogue intercommunautaire : Organiser des consultations régulières entre les autorités religieuses et les représentants des populations autochtones pour rétablir une relation de confiance.

4.6. Le rôle des autorités étatiques

Les gouvernements locaux et nationaux doivent également intervenir pour réguler ce type de situation :

  • Audit des terres du Mont Fébé : Identifier les parcelles encore dédiées à des usages religieux et celles utilisées à des fins commerciales.
  • Encadrement légal : Renforcer les lois sur les dons de terres pour éviter leur détournement à des fins lucratives.
  • Médiation : Faciliter un dialogue entre l’Église, les populations autochtones et les organisations de la société civile pour parvenir à un compromis équitable.

Le Mont Fébé, un symbole de rupture et d’espoir

Le cas du Monastère Bénédictin du Mont Fébé incarne les tensions autour de la gestion des terres sacrées en Afrique. Tandis que l’Église catholique profite des revenus générés par ces terrains, les populations autochtones, véritables donatrices de ce patrimoine, sont marginalisées. Pour éviter que ces situations ne deviennent des foyers de conflit, il est impératif d’instaurer des mécanismes de justice foncière. Restituer une partie des terres ou partager équitablement les bénéfices constitue non seulement une obligation morale, mais aussi une opportunité de réconciliation entre les communautés et l’Église.

5. Propositions pour une justice foncière

Face à cette situation, des solutions sont nécessaires pour restaurer l’équité :

  1. Audit foncier transparent : Recenser toutes les terres détenues par l’Église pour établir leur origine et leur utilisation actuelle.
  2. Restitution des terres : Les terres non utilisées pour des projets sociaux devraient être rendues aux communautés locales.
  3. Compensation financière : Les bénéfices tirés des terres devraient financer des infrastructures pour les populations autochtones (écoles, hôpitaux, logements).
  4. Réformes juridiques : Mettre en place un cadre légal qui empêche les institutions religieuses d’exploiter les terres à des fins commerciales sans consultation locale.

Conclusion : L’Église face à ses responsabilités

L’Église catholique doit aligner ses actions sur ses principes de justice et de charité. Les terres sacrées offertes par les ancêtres africains ne doivent pas devenir des symboles d’exploitation économique, mais des outils de réconciliation et de développement communautaire. Par des audits transparents, des restitutions et des compensations, l’Église peut réparer ces injustices historiques et renouer avec les populations qu’elle prétend servir.

Restituer, compenser, dialoguer : tel est le chemin vers une justice foncière durable.

Références académiques

  1. Kouassi, J. (2020). Colonial Legacies and Land Ownership in Sub-Saharan Africa. African Studies Quarterly.
  2. Nfor, C. (2023). « Religious Land Deals in Cameroon: A Case Study of Douala and Yaoundé. » Journal of African Land Studies.
  3. Terra Afrique. (2023). Land Ownership and Economic Inequality in Francophone Africa.
  4. Le Messager. (2023). « Les terres de Mendong : une injustice foncière. »