
Résumé
Cet article explore la proposition de réorganisation territoriale du Cameroun en quatre grandes régions fédérées, telle que présentée par Jimmy Yab et Vincent Nkong Njock dans leur ouvrage Construction d’un État Développementaliste Communautaire : Le Cameroun. Le modèle proposé vise à renforcer la gouvernance locale, gérer la diversité ethnique et promouvoir un développement économique équilibré. Chaque région fédérée est étudiée sous l’angle de ses caractéristiques démographiques, économiques, défis majeurs et avantages attendus du fédéralisme. Cette réorganisation ambitionne de répondre aux défis structurels et sociaux tout en favorisant une répartition équitable des ressources et un développement inclusif.
Mots-clés : Cameroun, fédéralisme, État Développementaliste Communautaire (EDC),diversité ethnique, gouvernance locale, développement durable, Grand Sud, Grand Nord, Grand Littoral, Grand Ouest.
NB : Les ethnies mentionnées dans cet article sont données à titre indicatif et ne constituent pas une liste exhaustive pour chacune des grandes régions.
Introduction
La gestion de la diversité ethnique et des défis sociopolitiques au Cameroun reste un enjeu crucial pour garantir la stabilité et le développement. Face aux tensions croissantes et aux disparités économiques, Jimmy Yab et Vincent Nkong Njock proposent une réorganisation territoriale dans leur livre Construction d’un État Développementaliste Communautaire : Le Cameroun. Cet article explore cette proposition, qui suggère de regrouper les dix régions actuelles en quatre grandes régions fédérées : le Grand Sud, le Grand Nord, le Grand Littoral et le Grand Ouest.
Contexte et cadre théorique
Le modèle de l’État développementaliste communautaire s’appuie sur les théories de gouvernance participative et de développement régional (Rodríguez-Pose, 2013). Il combine une décentralisation politique avec une gestion intégrée des ressources pour promouvoir l’équité et l’efficacité. Ce cadre théorique s’inspire également des expériences réussies de fédéralisme en Afrique (Oyedele, 2016), de l’Etat developpementaliste de l’Asie de l’Est (Yab, 2020) et du régime communitarisme de l’Afrique Subsaharienne.

Organisation des Quatre Grandes Régions Fédérées
Grand Sud : Diversité et richesses naturelles
Caractéristiques démographiques
Le Grand Sud regroupe les régions du Centre, du Sud et de l’Est, caractérisées par une population majoritairement bantoue. Les principales ethnies incluent les Beti, Bassas, Ewondo, Fangs, Maka, et les Gbaya, etc.. ainsi que les Pygmées, souvent marginalisés. Ces groupes vivent dans une mosaïque culturelle complexe qui reflète la diversité du Cameroun, surnommé « l’Afrique en miniature ». La région abrite également la capitale, Yaoundé, un centre urbain en pleine expansion. Ce territoire, bien que riche en diversité culturelle, est marqué par une dynamique migratoire importante, en raison des opportunités économiques à Yaoundé et des activités agro-industrielles dans les zones rurales. Cette population diversifiée constitue une richesse, mais aussi un défi pour une gouvernance inclusive.
Atouts économiques
Le Grand Sud est une région dotée d’immenses ressources naturelles, notamment des forêts tropicales, des réserves minières de bauxite et de cobalt, et des hydrocarbures en exploitation offshore. La région est également l’un des principaux producteurs de cultures de rente comme le cacao, le café et la banane, qui contribuent significativement au PIB national. En outre, les ressources forestières génèrent des revenus importants grâce à l’exportation de bois, bien que leur exploitation soit parfois entachée par des pratiques illégales. Avec son climat favorable à l’agriculture, cette région possède un potentiel énorme pour la diversification économique, notamment à travers l’agroforesterie et l’écotourisme, encore sous-développés.
Défis
Cependant, la région est confrontée à des défis majeurs. La déforestation rapide menace les écosystèmes et les moyens de subsistance des populations locales, notamment les Pygmées, qui dépendent des forêts. L’exploitation minière et forestière, souvent peu réglementée, conduit à des conflits fonciers et à des dégradations environnementales significatives. Par ailleurs, la corruption et une gestion inadéquate des revenus issus de ces ressources perpétuent les inégalités sociales et régionales. Ces défis entravent le développement durable et mettent en évidence la nécessité d’une meilleure gouvernance et de mécanismes de transparence.
Avantages du fédéralisme
Le passage à un modèle fédéral offrirait au Grand Sud une autonomie accrue, permettant aux autorités locales de mieux gérer leurs ressources naturelles et d’élaborer des politiques adaptées aux réalités locales. Cela permettrait également de renforcer la participation citoyenne dans la prise de décisions, tout en encourageant une gestion environnementale plus responsable. Une répartition équitable des revenus issus des ressources naturelles contribuerait à réduire les inégalités et à favoriser un développement socio-économique équilibré dans la région.
Grand Nord : Résilience face aux défis sécuritaires et climatiques
Caractéristiques démographiques
Le Grand Nord regroupe les régions de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua, qui se distinguent par leur diversité ethnique. Les Peuls, Kanuri, Toupouri et Kirdi, etc…composent les principaux groupes, avec des traditions culturelles et sociales variées. La région de l’Extrême-Nord, particulièrement densément peuplée, est un carrefour commercial majeur. En revanche, l’Adamaoua, moins peuplée, agit comme une zone de transition géographique et culturelle entre le Nord et le Sud. Cette diversité ethnique est une force pour le Grand Nord, mais elle est aussi source de tensions liées aux ressources limitées et aux conflits intercommunautaires.
Atouts économiques
Le Grand Nord est une région à forte vocation agro-pastorale. L’agriculture y est orientée vers les cultures vivrières (mil, sorgho, arachides) et la production de coton, qui est une source clé de devises pour le pays. L’élevage de bovins, caprins et camélidés constitue également une activité économique majeure, en particulier dans l’Adamaoua, surnommée la « ceinture de l’élevage ». Par ailleurs, la région possède des potentialités inexploitées dans les secteurs minier et énergétique. Le développement de l’agriculture irriguée pourrait transformer cette région en un moteur agricole pour le Cameroun.
Défis
Le Grand Nord fait face à des défis cruciaux, notamment l’insécurité provoquée par Boko Haram dans l’Extrême-Nord. Les attaques terroristes ont entraîné des déplacements de population, des perturbations économiques et un climat de peur. De plus, la région est particulièrement vulnérable aux changements climatiques, avec des sécheresses prolongées et des inondations récurrentes. Ces phénomènes affectent directement la productivité agricole et aggravent la pauvreté. Les tensions ethniques et foncières exacerbent ces défis, rendant la stabilité et le développement difficiles.
Avantages du fédéralisme
Une organisation fédérale permettrait au Grand Nord de renforcer ses capacités à gérer ses défis locaux en adaptant les politiques à ses besoins spécifiques. L’autonomie accrue donnerait aux dirigeants locaux les moyens de lutter contre l’insécurité, de promouvoir des pratiques agricoles résilientes au climat et de développer des infrastructures adaptées. En outre, cela favoriserait la stabilité et renforcerait la confiance des populations envers les institutions locales.

Grand Littoral : Pôle économique et multiculturalisme
Caractéristiques démographiques
Le Grand Littoral regroupe les régions du Littoral, du Sud-Ouest et des départements du Nyong- et – Kéllé et de l’Ocean, incluant des départements francophones et anglophones. Douala, la capitale économique, est le cœur de cette région cosmopolite, attirant des populations variées grâce à ses opportunités économiques. Cette diversité linguistique et culturelle est à la fois une richesse et une source de tensions, particulièrement dans le contexte de la crise anglophone. La cohabitation des communautés Bakoko, Bassa, Douala, Bakweri, les Sawa en general, crée une dynamique culturelle complexe, nécessitant des mécanismes de gestion interculturelle efficaces.
Atouts économiques
Le Grand Littoral est le principal pôle économique du Cameroun, abritant le port de Douala, qui gère la majorité des importations et exportations nationales. La région est également riche en hydrocarbures offshore, avec des infrastructures pétrolières modernes. En outre, le développement des ports de Kribi et de Limbé renforce le rôle stratégique de cette région. Parallèlement, le secteur industriel et commercial y est florissant, avec une concentration d’entreprises locales et multinationales, faisant de Douala le moteur économique du Cameroun.
Défis
La région fait face à des défis importants liés à la gestion des tensions linguistiques et politiques entre francophones et anglophones. La crise anglophone a amplifié ces tensions, entraînant des perturbations économiques et sociales. L’urbanisation rapide de Douala exerce une pression considérable sur les infrastructures urbaines, avec des problèmes de logement, de transport et de pollution. La gestion des conflits entre les communautés et l’équité dans le partage des ressources économiques restent des priorités pour assurer la stabilité de la région.
Avantages du fédéralisme
Le fédéralisme offrirait une plateforme pour répondre aux spécificités linguistiques et culturelles de la région. Une plus grande autonomie locale permettrait d’élaborer des politiques de gestion des infrastructures et de réconciliation adaptées aux besoins des différentes communautés. Cela contribuerait également à apaiser les tensions et à promouvoir la coexistence pacifique, tout en renforçant le rôle stratégique du Grand Littoral dans l’économie nationale.
Grand Ouest : Innovation et résilience économique
Caractéristiques démographiques
Le Grand Ouest, composé des régions de l’Ouest et du Nord-Ouest, se distingue par sa densité de population et sa diversité culturelle. Les principales ethnies, dont Bamileké, les Bamoun, les Mbô, les Bororo, les Tikar sont connues pour leur esprit entrepreneurial et leur dynamisme économique. Cependant, la région du Nord-Ouest, majoritairement anglophone, est marquée par des revendications politiques pour une plus grande autonomie, exacerbées par la crise anglophone. Cette situation met en lumière les défis d’intégration nationale et de gestion des différences culturelles.
Atouts économiques
La région est un modèle de résilience économique grâce à son commerce florissant, ses petites et moyennes entreprises, et ses marchés animés. L’agriculture de rente, notamment la culture du café et du cacao, constitue un pilier économique majeur. L’artisanat et le tourisme culturel, autour des chefferies traditionnelles, renforcent l’économie locale. Par ailleurs, les Bamilékés se distinguent par leur capacité à investir dans l’immobilier et les réseaux commerciaux, faisant de cette région un moteur d’innovation et de croissance.
Défis
Le Grand Ouest est confronté à des défis politiques et sociaux, notamment les tensions liées à la marginalisation perçue et les revendications séparatistes dans le Nord-Ouest. La crise anglophone a entraîné des violences et des déplacements de population, affectant gravement l’économie locale. En outre, la densité de population élevée exerce une pression sur les ressources naturelles et les terres arables, menaçant la durabilité environnementale.
Avantages du fédéralisme
Le fédéralisme pourrait offrir au Grand Ouest une plus grande autonomie pour gérer ses défis spécifiques. En donnant plus de pouvoir aux autorités locales, il serait possible de répondre aux besoins des populations anglophones et francophones, de promouvoir la paix et de relancer les activités économiques affectées par les conflits. Cette autonomie permettrait également de renforcer les initiatives locales pour un développement inclusif et durable.
Conclusion
La proposition de réorganisation du Cameroun en quatre grandes régions fédérées repose sur une vision stratégique visant à mieux répondre aux défis démographiques, économiques et sociopolitiques du pays. Cette structure fédérale offre une opportunité de gouvernance décentralisée et inclusive, favorisant une gestion plus efficace des ressources naturelles, une réduction des tensions intercommunautaires et une promotion de la paix. Elle permettrait également d’adopter des politiques adaptées aux réalités locales, renforçant ainsi la cohésion nationale tout en respectant la diversité culturelle et linguistique.
En outre, ce modèle fédéral renforcerait l’autonomie des régions tout en maintenant l’unité nationale. Chaque région, en s’appuyant sur ses atouts spécifiques, pourrait devenir un pôle de développement économique et social. Cette transformation institutionnelle, si bien mise en œuvre, pourrait repositionner le Cameroun comme un État développementaliste communautaire exemplaire en Afrique, capable de relever les défis contemporains tout en jetant les bases d’un avenir prospère et équitable pour tous ses citoyens.
Références
- Burnham, P. (1996). The Politics of Cultural Difference in Northern Cameroon. Indiana University Press.
- Fanso, V. G. (1989). Cameroon History for Secondary Schools and Colleges: Colonial and Post-Colonial Periods. Macmillan Education.
- Hawkins, P. (2009). « Pastoralism in the Sahel: Managing Risk in a Fragile Environment. » World Bank Papers.
- Konings, P., & Nyamnjoh, F. B. (2003). Negotiating an Anglophone Identity: A Study of the Politics of Recognition and Representation in Cameroon. Brill.
- Magrin, G. (2013). « The Lake Chad Basin: A Forgotten Area. » Journal of African Studies.
- Ndoye, O., & Kaimowitz, D. (2000). « Macroeconomics, Markets, and the Sustainability of Management in the Congo Basin. » CIFOR Papers.
- Rodríguez-Pose, A. (2013). « Do Institutions Matter for Regional Development? » Regional Studies.
- Topa, G., et al. (2009). The Rainforests of Cameroon: Opportunities and Constraints. World Bank Publications.
- Yab, J.,(2020). Succès des Politiques de Développement en Asie de l’Est: Étude comparative des politiques économiques de développement: Japon, Corée du Sud, Taïwan, … Malaisie, Singapour et Indonésie. (1960-1997), SUP
