Mots Clés: Théorie de la gérontocratie, Politique, Tradition africaine, Théories du capital social, Robert Putnam, Crise du Noso, génération sacrifiée, Paul Willis, Théorie de la gouvernance adaptative, Elinor Ostrom, Psychologie du desposte, Frantz Fanon, justice générationnelle, Ronald Dworkin, Paul Biya, Cavayé Yéguié Djibril, Marcel Niat Njifenji, Luc Ayang

Depuis les années 1980, le Cameroun, comme plusieurs nations africaines, semble pris dans une spirale où ceux qui devaient guider et soutenir les jeunes générations sont devenus les principaux obstacles à leur épanouissement. Cette génération de dirigeants âgés, composée aujourd’hui de grands-pères et de grands-mères, maintient un contrôle rigide sur le pouvoir, souvent au détriment du développement social, économique et politique du pays. Une telle situation pousse à s’interroger : comment en est-on arrivé là ? Comment une génération, censée être bienveillante et prête à passer le flambeau, en est-elle venue à accaparer le pouvoir et à entraver l’avenir de sa propre progéniture ? Cet article examine ce paradoxe en s’appuyant sur des théories académiques et en analysant les répercussions sur la jeunesse camerounaise.
L’égoïsme au pouvoir : un échec de la transition générationnelle
Dans les sociétés africaines traditionnelles, les aînés occupaient une place d’honneur et de respect, car ils étaient considérés comme les gardiens de la sagesse et de la stabilité communautaire. Cependant, la tradition de conseil et de transmission s’est transformée, au Cameroun, en un blocage systématique de la relève. Les dirigeants actuels, au lieu de jouer leur rôle de guides et de mentors, s’accrochent au pouvoir avec une ténacité qui défie les logiques de renouvellement.
L’analogie des « grands-parents qui sucent le sang de leur progéniture pour survivre » traduit ce phénomène : l’énergie et les ressources du Cameroun, destinées à la jeunesse et à la modernisation, sont souvent réorientées pour maintenir un système vieux et inefficace en place. Les théories du capital social de Robert Putnam et de la « gérontocratie » décrivent ce dysfonctionnement. Putnam soutient que les sociétés prospèrent lorsque le capital social – c’est-à-dire les réseaux et le soutien intergénérationnel – est fort. Mais, au Cameroun, ce capital social a été détourné pour servir des intérêts personnels et maintenir des élites vieillissantes aux commandes, coupant ainsi la jeunesse de toute opportunité de changement et d’innovation.
Les conséquences d’un égoïsme institutionnalisé
Les conséquences de cette rétention du pouvoir sont visibles à travers la stagnation du pays et la crise des jeunes générations. Le Cameroun figure parmi les pays d’Afrique subsaharienne où les indicateurs de développement restent préoccupants, malgré une population jeune et dynamique. En privant les jeunes d’opportunités et en les maintenant à la marge, les dirigeants actuels contribuent à un phénomène de « sacrificing generation, » ou génération sacrifiée, comme le décrit l’anthropologue Paul Willis.
Willis soutient que lorsqu’un système refuse de prendre en compte les aspirations de sa jeunesse, il engendre une génération désabusée, vulnérable à la précarité économique et au désespoir. Dans ce contexte, de nombreux jeunes Camerounais choisissent l’émigration pour chercher ailleurs les opportunités qu’ils ne peuvent obtenir chez eux. Ceux qui restent, quant à eux, doivent souvent faire face à un environnement où les perspectives sont minces, ce qui nourrit une frustration sociale croissante et compromet l’avenir du pays.
La crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest illustre l’une des conséquences les plus dramatiques de ce désengagement intergénérationnel. Les jeunes, exclus des processus de décision, deviennent plus facilement manipulables par des forces politiques ou radicales qui promettent un changement brutal, mais non durable. Ce conflit exacerbe encore les inégalités et réduit l’espace de dialogue entre les générations, amplifiant l’instabilité politique et sociale du pays.
L’illusion de la stabilité et les dangers de l’inertie politique
L’une des principales raisons avancées par cette génération de dirigeants vieillissants pour se maintenir au pouvoir est la « stabilité » qu’ils affirment garantir au pays. Cependant, en concentrant le pouvoir entre les mains d’une élite gérontocratique, le Cameroun a au contraire sombré dans une stagnation qui freine son développement. Les théories politiques comme celle de la « gouvernance adaptative » de Elinor Ostrom soutiennent que les systèmes politiques doivent évoluer pour répondre aux changements sociaux et environnementaux. Un État figé dans le temps devient alors incapable de répondre aux besoins de sa population.
En dépit des slogans d’unité nationale et de cohésion, les divisions entre jeunes et anciens sont de plus en plus visibles. La « psychologie du despote », un concept discuté par le philosophe politique Frantz Fanon, nous aide à comprendre cette situation : en confondant leur survie politique avec la stabilité de l’État, ces dirigeants créent une dynamique oppressive où tout désir de changement est perçu comme une menace. Fanon explique que cette approche nuit profondément à la santé psychologique et économique d’une nation, en incitant la jeunesse à voir son propre gouvernement comme un obstacle à son épanouissement.
Vers une réconciliation intergénérationnelle
Face à ce constat, il devient crucial de réimaginer les relations intergénérationnelles dans la gouvernance camerounaise. La sortie de cette impasse passe par un changement radical dans la mentalité et les structures de pouvoir. Le Cameroun doit adopter une gouvernance fondée sur la méritocratie et l’intégration des jeunes dans les processus décisionnels. Les théories de la « justice générationnelle » de Ronald Dworkin, qui prônent l’équité entre les générations, soulignent l’importance d’un partage équilibré des ressources et du pouvoir, afin que chaque génération puisse prospérer et contribuer au bien-être collectif.
Les dirigeants actuels, au lieu de craindre l’implication des jeunes, devraient voir en eux un levier pour construire un Cameroun plus fort et résilient. Cela implique de créer des plateformes d’expression, de réviser les politiques éducatives et économiques pour répondre aux besoins des jeunes, et de leur confier des responsabilités significatives. Cette approche permettra de bâtir une transition politique saine et d’éviter la crise qui résulterait inévitablement d’un pouvoir usurpé au détriment de la nouvelle génération.
Pour mieux illustrer cette analyse, prenons des exemples concrets de grands-parents politiques qui détiennent toujours des positions stratégiques au Cameroun, malgré leur longévité au pouvoir et les nombreux défis auxquels le pays fait face. Ces personnalités, qui incarnent la vieille garde au pouvoir depuis les années 1980, continuent de dominer les sphères politiques, sociales et sécuritaires du pays. Leur maintien aux plus hautes fonctions empêche le renouvellement nécessaire pour intégrer les nouvelles perspectives et compétences de la jeunesse camerounaise.
Paul Biya : Président de la République depuis 1982
Paul Biya est devenu président du Cameroun en 1982, succédant à Ahmadou Ahidjo, après avoir déjà exercé comme Premier ministre pendant sept ans. En poste depuis plus de quatre décennies, il est l’un des chefs d’État les plus anciens du monde, âgé aujourd’hui de 92 ans. Son mandat a été marqué par une centralisation du pouvoir et par une faible rotation des élites politiques. Biya a souvent invoqué la stabilité et la paix pour justifier son maintien au pouvoir, mais en réalité, son long règne a coïncidé avec des crises politiques et sociales non résolues, notamment la crise anglophone (Nord-Ouest et Sud-Ouest), la montée de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, et des tensions interethniques dans d’autres régions. Le leadership de Biya, qui aurait dû inspirer une nouvelle génération, s’est transformé en un verrou qui empêche tout passage de relais.
Cavayé Yéguié Djibril : Président de l’Assemblée nationale depuis 1992
En place depuis 1992, Cavayé Yéguié Djibril, aujourd’hui octogénaire, est le président de l’Assemblée nationale du Cameroun. Son maintien au perchoir de cette institution critique illustre la volonté des anciens de monopoliser le pouvoir législatif, privant ainsi les jeunes parlementaires de l’opportunité de participer activement à la direction du pays. Cette longévité soulève de nombreuses questions quant à la capacité de l’Assemblée à innover et à adapter la législation camerounaise aux réalités modernes, dans un pays où une majorité de la population est jeune et aspirant à des réformes profondes. Djibril représente une élite politique qui se maintient par des alliances et des privilèges, sans forcément offrir de solutions aux défis actuels.
Marcel Niat Njifenji : Président du Sénat depuis 2013
Marcel Niat Njifenji est une autre figure emblématique de la « gérontocratie » camerounaise. Né en 1934, il est président du Sénat depuis sa création en 2013. Sa position lui permet, en théorie, de succéder à Paul Biya en cas de vacance du pouvoir, ce qui montre la profondeur de l’influence des anciens au sein de l’État camerounais. Bien que le Sénat soit un organe de contre-pouvoir censé représenter les régions et offrir un regard critique sur les lois, son fonctionnement sous la direction de Niat manque souvent de dynamisme et d’ouverture aux nouvelles idées. À son âge avancé, il incarne une résistance au changement et empêche le Sénat de jouer un rôle plus actif dans la refonte des institutions et des lois du pays.
Luc Ayang : Président du Conseil économique et social depuis 1984
Luc Ayang est l’un des exemples les plus frappants de longévité dans la haute fonction publique camerounaise. Ancien Premier ministre de 1983 à 1984, il est à la tête du Conseil économique et social depuis 1984. Cette institution, qui devrait conseiller le gouvernement sur les grandes orientations économiques et sociales, reste marginalisée et peu active, sous sa direction. La jeunesse camerounaise, qui fait face à des taux de chômage élevés et à une situation économique difficile, n’a donc pas d’institution véritablement représentative pour exprimer ses besoins et obtenir un soutien concret. Ayang représente une génération de dirigeants qui ont figé ces institutions, les empêchant de jouer leur rôle de lien entre le pouvoir et les citoyens.
Une génération qui sacrifie la jeunesse : conséquences pour l’avenir du Cameroun
L’occupation prolongée de ces postes stratégiques par des figures vieillissantes a de graves conséquences pour la jeunesse camerounaise. Sur le plan économique, les jeunes peinent à trouver des emplois, tandis que les infrastructures et les investissements restent largement insuffisants pour stimuler une croissance inclusive. Sur le plan social, les frustrations grandissent, avec un sentiment de marginalisation qui pousse de nombreux jeunes à quitter le pays ou, dans certains cas, à se radicaliser face aux injustices perçues. Cette dynamique nourrit ce que l’on appelle le cycle du désespoir générationnel (par les théories de Giddens), dans lequel les jeunes sont exclus des responsabilités et des opportunités.
Le Cameroun face à un choix crucial pour son avenir
Le Cameroun se trouve aujourd’hui à un carrefour où la transition générationnelle n’est plus un choix, mais une nécessité pour assurer un avenir stable et prospère au pays. L’exemple de leaders comme Paul Biya, Cavayé Yéguié Djibril, Marcel Niat Njifenji, Luc Ayang et Martin Mbarga Nguele illustre une résistance au changement qui handicape le Cameroun sur la voie du développement.
Pour que le Cameroun puisse répondre aux défis du 21e siècle, une transformation des élites est indispensable. Ce renouvellement des dirigeants ne devrait pas être vu comme une menace, mais comme une opportunité pour moderniser la gouvernance, dynamiser l’économie, et rapprocher l’État de sa population. Il est grand temps que cette génération de grands-parents politiques comprenne que la passation du pouvoir est non seulement une responsabilité, mais aussi une clé pour le progrès et la stabilité du Cameroun. Un leadership qui inclut la jeunesse, lui permettant de s’exprimer et de contribuer activement, serait la meilleure garantie pour un Cameroun prospère et en paix.

Je suis fier de l’article combien interpellateur du Professeur Jimmy YAB, un brillant africain que je connais personnellement.
La problématique qu’il soulève, mérite, bien au delà des arguties partisanes des séides de ce système gérontocrate, une particulière attention de la part des jeunes camerounais en particulier, et africains en général. Il y va de l’avenir du continent.
SELE YALAGHULI
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