
Résumé
Cet article explore comment les modèles économiques communautaires des Bamilekés du Cameroun et des Igbo du Nigeria peuvent inspirer la construction d’États développementalistes en Afrique. Ces deux communautés, reconnues pour leur dynamisme entrepreneurial et leurs réseaux de solidarité, incarnent des approches complémentaires du développement économique local. À travers une analyse approfondie de leurs pratiques culturelles, économiques et sociales, nous mettons en lumière des similitudes et des différences clés, tout en proposant des recommandations pour intégrer ces modèles traditionnels dans des politiques nationales modernes et inclusives.
Mots-clés : Bamileké, Igbo, économie communautaire, développementalisme, Afrique, entrepreneuriat, solidarité ethnique
Abstract
This article examines how the community-driven economic models of the Bamileké of Cameroon and the Igbo of Nigeria can inspire the construction of developmental states in Africa. Both communities are renowned for their entrepreneurial dynamism and robust solidarity networks, representing complementary approaches to local economic development. Through a detailed analysis of their cultural, economic, and social practices, the article highlights key similarities and differences and offers recommendations for integrating these traditional models into modern, inclusive national policies.
Keywords: Bamileké, Igbo, community economy, developmentalism, Africa, entrepreneurship, ethnic solidarity
Introduction
Le développement économique inclusif est un défi majeur pour de nombreux pays africains. Dans ce contexte, les communautés ethniques jouent un rôle essentiel grâce à leurs mécanismes internes d’entraide et d’organisation économique. Les Bamilekés du Cameroun et les Igbo du Nigeria figurent parmi les exemples les plus emblématiques de communautés ayant développé des systèmes économiques dynamiques tout en préservant leur identité culturelle.
Cet article propose d’étudier ces deux modèles pour montrer comment leurs pratiques traditionnelles peuvent être adaptées aux politiques nationales modernes afin de promouvoir un développement économique équitable et durable.

Analyse des Modèles Bamileké et Igbo
1. Organisation Sociale et Institutionnelle
Les Bamilekés et les Igbo partagent une organisation sociale centrée sur des structures communautaires solides. Les chefs traditionnels Bamilekés jouent un rôle pivot dans la gestion des ressources et la coordination des activités économiques locales (Den Ouden, 1981). De leur côté, les Igbo favorisent une approche décentralisée où l’initiative individuelle et les réseaux familiaux sont essentiels.
Cette différence reflète deux styles complémentaires de gouvernance communautaire : un modèle hiérarchique chez les Bamilekés et un modèle plus horizontal chez les Igbo, mais tous deux soutenus par des valeurs de solidarité et de responsabilité collective.
2. Systèmes de Solidarité : Tontines et “Igba-boi”
Chez les Bamilekés, les tontines constituent un pilier économique majeur. Ces associations d’épargne et de crédit mutuel permettent aux membres de financer leurs projets sans dépendre des institutions financières traditionnelles (Eckert, 1999). Ce système favorise une répartition équitable des ressources au sein de la communauté et réduit les inégalités.
Les Igbo, quant à eux, se distinguent par le système “Igba-boi”. Ce modèle de mentorat entrepreneurial repose sur l’apprentissage, où un jeune travaille pour un entrepreneur expérimenté pendant plusieurs années avant de recevoir un soutien financier pour démarrer sa propre activité. Ce mécanisme renforce l’esprit entrepreneurial et garantit une transmission intergénérationnelle des compétences (Ekeh, 1975).
3. Dynamisme Entrepreneurial et Diversification
Les deux communautés se caractérisent par leur forte capacité à entreprendre et à diversifier leurs activités économiques.
• Les Bamilekés excellent dans le commerce, l’artisanat et l’agriculture, tout en exploitant des opportunités économiques dans des régions urbaines éloignées de leur zone d’origine (Mindzeng, 2018).
• Les Igbo, pour leur part, se concentrent sur le commerce international, l’import-export et les industries modernes, s’imposant comme des acteurs clés dans des secteurs comme l’automobile ou l’électronique.
Leur succès repose sur une capacité commune à s’adapter rapidement aux contextes économiques changeants, tout en capitalisant sur des réseaux communautaires solides.
Comparaison des Modèles Bamileké et Igbo
Aspect Bamileké Igbo
Organisation sociale Modèle hiérarchique structuré Décentralisation et initiative individuelle
Mécanisme de solidarité Tontines Igba-boi (mentorat entrepreneurial)
Secteurs d’activité Commerce local, artisanat, agriculture Import-export, industrie automobile
Diaspora Investissements locaux Réseaux globaux et commerce international
Impact culturel Fort ancrage dans les traditions Intégration de pratiques modernes
Perspectives pour un État Développementaliste Communautaire
1. Intégration des Systèmes de Solidarité
Les modèles Bamileké et Igbo montrent que des mécanismes comme les tontines et le mentorat peuvent être institutionnalisés à l’échelle nationale. La création de structures de microfinance inspirées des tontines ou de programmes de mentorat entrepreneurial pourrait stimuler le développement économique des jeunes entrepreneurs.
2. Mobilisation de la Diaspora
Les diasporas Bamileké et Igbo jouent un rôle clé dans le financement de projets communautaires. Les gouvernements pourraient mettre en place des incitations fiscales et des partenariats pour canaliser ces fonds vers des initiatives de développement.
3. Développement Participatif
Un modèle de gouvernance basé sur la participation des communautés locales, inspiré des pratiques Bamilekés et Igbo, pourrait renforcer la légitimité et l’efficacité des politiques publiques. Cela inclut la reconnaissance officielle des chefs traditionnels comme partenaires dans le développement économique.
4. Renforcement de l’Éducation Entrepreneuriale
Le système Igbo d’apprentissage entrepreneurial (Igba-boi) pourrait être intégré dans les systèmes éducatifs pour encourager l’autonomie économique des jeunes Camerounais.
Conclusion
Les Bamilekés et les Igbo démontrent que les traditions économiques africaines peuvent être un puissant levier de développement moderne. Ces communautés offrent des solutions pratiques aux défis économiques et sociaux en Afrique, notamment par leur capacité à combiner tradition et innovation. En adaptant ces modèles à l’échelle nationale, des États comme le Cameroun peuvent bâtir un développement inclusif et durable.
Références
1. Den Ouden, J. H. B. (1981). Changes in land tenure and land use in a Bamileke Chiefdom, Cameroon, 1900-1980.
2. Socpa, A. (2015). Political entrepreneurship in Cameroon. Taylor & Francis.
3. Eckert, A. (1999). African rural entrepreneurs and labor in the Cameroon Littoral.
4. Mindzeng, T. N. (2018). Community-based tourism and development in the Bamileke zone of Cameroon.
5. Ekeh, P. (1975). Social exchange theory and Igbo entrepreneurialism. African Studies Review.
6. Ndjio, B. (2009). Migration, architecture, and the transformation of the landscape in the Bamileke Grassfields of West Cameroon.
