Si la Cour constitutionnelle confère la légalité à Paul Biya, il est clair qu’avec seulement 8 % des Camerounais ayant voté pour lui en octobre 2025, il a perdu toute légitimité – Analyse des élections présidentielles au Cameroun (1984-2025)

Analyse des élections présidentielles au Cameroun (1984-2025)

Introduction

Le scrutin présidentiel du 12 octobre 2025 au Cameroun s’est conclu par l’annonce de la victoire de Paul Biya, 92 ans, pour un huitième mandat consécutif. Cette victoire a été entérinée légalement par le Conseil constitutionnel, qui a proclamé M. Biya élu avec 53,66 % des suffrages. Cependant, derrière cette légalité formelle se dessine une érosion marquée de la légitimité populaire du chef de l’État. En effet, une analyse détaillée des huit dernières élections présidentielles au Cameroun (de 1984 à 2025) révèle une baisse drastique de la participation électorale et une diminution de la proportion de Camerounais soutenant activement Paul Biya. Cet article propose une analyse comparative, chiffres officiels à l’appui, de l’évolution du taux de participation, de la taille du corps électoral et du niveau réel de soutien dont dispose Paul Biya, afin de démontrer que, malgré la validation légale de son pouvoir, le président sortant a perdu l’assise légitime qu’il avait pu revendiquer lors des premiers scrutins de son règne.

Évolution du taux de participation depuis 1984

Figure 1: Taux de participation aux élections présidentielles camerounaises (1984-2025). Les pourcentages de votants par rapport aux inscrits ont chuté de près de 98 % en 1984 à seulement 54-58 % sur la période récente, illustrant une nette désaffection électorale.

Au fil des huit dernières présidentielles, le taux de participation a connu un déclin significatif, passant d’un niveau quasi unanime lors du régime de parti unique à un peu plus de la moitié du corps électoral dans les scrutins récents. En 1984, Paul Biya était seul candidat et le taux de participation officiel atteignait 97,7 % – quasiment l’ensemble des inscrits avaient voté. En 1988, encore sous le régime du parti unique, la participation restait très élevée à 92,6 %. Ces chiffres reflétaient un engagement électoral forcé ou largement encouragé durant l’ère du parti unique, où l’absence d’alternative pouvait gonfler artificiellement la participation.

Avec le retour du multipartisme en 1992, une chute brutale de la participation est enregistrée. Lors de la présidentielle d’octobre 1992, seulement 71,9 % des inscrits ont voté, soit plus de 20 points de moins qu’en 1988. Cette élection de 1992 – la première réellement pluraliste – a vu une mobilisation moindre en raison du scepticisme et des tensions politiques, mais aussi possiblement d’un vote de protestation par l’abstention. Par la suite, le taux de participation a fluctué sans jamais retrouver les sommets des années 1980 : 83,1 % en 1997 (élection boycottée par une partie de l’opposition, ce qui, paradoxalement, a pu augmenter le pourcentage de participation des seuls partisans du pouvoir dans les statistiques), puis 82,2 % en 2004. À partir de 2011, une nouvelle baisse structurelle s’observe : la participation tombe à 68,2 %, signe d’une démobilisation croissante de l’électorat. Cette tendance s’est accentuée lors des deux scrutins les plus récents, avec un taux de participation historiquement bas de 53,8 % en 2018 – dans un contexte marqué par le conflit anglophone et la méfiance envers le processus électoral – suivi d’une légère remontée à 57,8 % en 2025. Malgré cette légère hausse en 2025 (environ +4 points par rapport à 2018), seuls un peu plus de la moitié des électeurs inscrits se sont déplacés. Autrement dit, près de 42 % des citoyens enregistrés ont choisi de s’abstenir en 2025, traduisant un désengagement politique massif.

Cette diminution de la participation sur le long terme traduit une crise de confiance envers le processus électoral et les dirigeants en place. Alors qu’aux débuts du régime Biya la participation quasi-générale pouvait être interprétée (non sans controverse) comme un soutien de façade massif, les scrutins récents montrent une population de plus en plus silencieuse dans les urnes. Le désintérêt ou le boycott d’une large frange de l’électorat jette un sérieux doute sur la légitimité populaire du vainqueur, même s’il est légalement élu. En effet, une élection remportée avec seulement 54-58 % de participation signifie que le président élu ne représente, en voix, qu’une minorité des citoyens en âge de voter, et a fortiori une fraction encore plus petite de l’ensemble de la population.

Contraction du corps électoral vs croissance de la population

En parallèle de la baisse du taux de participation, les données révèlent que la croissance du corps électoral n’a pas suivi la croissance démographique du Cameroun, creusant davantage le fossé de la représentativité. La « taille du fichier électoral » (c’est-à-dire le nombre d’électeurs inscrits) a certes augmenté en valeur absolue depuis les années 1980, passant d’environ 3,9 à 4 millions d’inscrits dans les années 1980 à plus de 8 millions en 2025. Cependant, cette hausse numérique des inscrits est proportionnellement bien inférieure à l’augmentation de la population totale du pays durant la même période.

Pour mettre en perspective : en 1984, avec ~4 millions d’inscrits sur les listes électorales, quasiment 100 % des électeurs potentiels votaient (participation 97-98%). Le Cameroun comptait alors aux alentours de 10 à 12 millions d’habitants dans les années 1980. Ainsi, le corps électoral représentait peut-être un Camerounais sur trois environ (en considérant qu’une large part de la population était mineure et non éligible au vote, ce ratio suggère qu’une bonne partie des adultes étaient inscrits). En 2025, on compte officiellement 8 082 692 électeurs inscrits, pour une population estimée à environ 30 millions d’habitants. Cela signifie que le fichier électoral ne couvre même pas un Camerounais sur trois (environ 27 % de la population totale seulement). Même en ne considérant que la population en âge de voter, une part significative de citoyens ne s’inscrit plus sur les listes.

Plus inquiétant encore, sur ces 8,08 millions d’électeurs inscrits en 2025, seuls 4,67 millions ont effectivement voté. Moins de 15,6 % de la population totale du Cameroun a donc pris part au choix du président en 2025 (4,67 millions de votants sur ~30 millions d’habitants). Autrement dit, plus de 84 % des Camerounais n’ont pas voté lors de cette élection présidentielle (que ce soit par abstention, non-inscription, ou en raison de l’inéligibilité liée à l’âge). Ce pourcentage est considérable et sans équivoque quant à la faible inclusion démocratique du scrutin. Il suggère que la majorité écrasante de la population ne s’est pas exprimée dans cette élection – soit par choix (apathie, boycott, méfiance), soit par absence du fichier électoral, soit parce qu’elle est mineure, ce qui, compte tenu de la pyramide des âges, n’explique qu’une partie du phénomène.

Une légitimité populaire en chute libre pour Paul Biya

Les conséquences directes de la faible participation et de la couverture incomplète du fichier électoral se reflètent dans le nombre de voix obtenues par le président Biya et sa part au sein de l’ensemble des citoyens. Bien que M. Biya ait été proclamé vainqueur avec 53,66 % des suffrages exprimés en 2025, ce pourcentage ne s’applique qu’aux suffrages exprimés. Rapporté à l’ensemble du corps électoral ou, plus encore, à l’ensemble de la nation camerounaise, le soutien réel dont il dispose est extrêmement minoritaire.

En 2025, Paul Biya a recueilli 2 474 179 voix sur son nom. Cela équivaut à environ 30,6 % des électeurs inscrits (2,47 millions sur 8,08 millions) et seulement environ 8 % de la population totale du pays. Autrement dit, moins d’un Camerounais sur dix a voté pour reconduire Paul Biya à la magistrature suprême. Même en considérant uniquement les adultes en âge de voter, la proportion de ceux qui ont apporté leur suffrage à M. Biya reste très minoritaire. Un président élu par 8 % de la population peut difficilement revendiquer une légitimité démocratique solide, quand bien même la loi l’investit officiellement de la charge.

Il est instructif de comparer ce soutien populaire résiduel avec les chiffres des élections antérieures, afin de mesurer l’érosion au fil du temps. Dans les années 1980, lors des scrutins à candidat unique de 1984 et 1988, Paul Biya obtenait près de 100 % des voix – soit environ 3,3 à 3,8 millions de suffrages, correspondant quasiment à tous les votants du pays. Certes, ces chiffres étaient le produit d’élections non concurrentielles, mais en termes absolus, le nombre de citoyens ayant “soutenu” Biya dépassait 3 millions, ce qui représentait une part non négligeable de la population de l’époque (probablement autour de 25-30 % de l’ensemble des Camerounais de l’époque avaient voté pour lui, étant donné la population plus réduite).

Avec l’avènement du multipartisme, le score officiel de Paul Biya a fluctué en raison de la concurrence électorale, mais il est resté longtemps élevé tout en correspondant paradoxalement à une fraction de plus en plus petite de la population. Par exemple, en 1992, Paul Biya ne remporte officiellement que 39,98 % des suffrages exprimés, soit 1,185 million de voix – à peine un tiers des inscrits et environ 8 % de la population d’alors. Il frôle d’ailleurs la défaite face à John Fru Ndi qui obtient 1,066 million de voix (36 %). Cette élection de 1992 avait mis en lumière le recul de l’assise électorale du président sortant dès qu’un véritable choix était offert aux électeurs.

Par la suite, grâce à des boycotts partiels de l’opposition et à l’appareil d’État, M. Biya a retrouvé des scores officiels écrasants (par ex. 92,6 % des voix en 1997, 70,9 % en 2004, 77,99 % en 2011, 71,3 % en 2018). Toutefois, ces pourcentages élevés cachent le fait que le nombre total de suffrages en sa faveur stagnait ou diminuait en proportion de la population. En 2004, ses ~2,66 millions de voix représentaient environ 11-12 % des Camerounais, et en 2011 ses 3,77 millions de voix représentaient environ 18 % de la population du moment (estimée ~20 millions). En 2018, les 2,52 millions de voix attribuées à Paul Biya ne constituaient qu’environ 10 % de la population (environ 25 millions d’habitants en 2018), et ce malgré un score officiel de 71 %. La dégradation est encore plus frappante en 2025 : avec 2,47 millions de voix seulement, le président sortant obtient moins de voix qu’en 2011, alors que le Cameroun compte près de 10 millions d’habitants de plus qu’en 2011. Le contraste entre légalité et légitimité n’a jamais été aussi grand : la Cour constitutionnelle a beau “donner la légalité” à cette élection, le verdict des urnes montre que Paul Biya est soutenu par une infime minorité de la nation.

En termes de tendance historique, on observe donc que la « légitimité chiffrée » de Paul Biya s’est érodée décennie après décennie. Il est passé du statut de dirigeant plébiscité (artificiellement) par presque toute la population votante dans les années 1980, à celui d’un président dont la victoire tient surtout à l’abstention et à la fragmentation de l’opposition, plutôt qu’à une adhésion massive. Même son score officiel de 53,7 % en 2025 – le plus bas de sa carrière – indique qu’une bonne partie des votants ont choisi un autre candidat malgré les entraves (son principal opposant de 2018, Maurice Kamto, ayant été exclu du scrutin de 2025). Issa Tchiroma Bakary, présenté comme opposant en 2025, a recueilli 35,2 % des voix selon les résultats officiels, ce qui suggère qu’une majorité d’électeurs souhaitaient, du moins sur le papier, une alternance. Le fait qu’un ancien ministre de Biya (Tchiroma) ait pu fédérer une telle proportion souligne en creux l’essoufflement de l’adhésion à l’homme au pouvoir depuis 43 ans. Quant à la légitimité future, on peut anticiper qu’elle serait encore plus remise en cause : la jeunesse camerounaise, majoritaire dans la pyramide des âges, s’implique peu dans un système qu’elle juge bloqué, et la prochaine élection risque de voir une poursuite de ces tendances si aucune ouverture démocratique n’a lieu.

Conclusion

En définitive, l’analyse des chiffres officiels des huit dernières élections présidentielles camerounaises met en lumière un décrochage net entre la légalité et la légitimité du pouvoir de Paul Biya. Sur le plan légal, Paul Biya est sans conteste le président proclamé par les institutions – il a toujours su faire valider ses mandats successifs, y compris en 2025 où le Conseil constitutionnel l’a déclaré vainqueur. Toutefois, sur le plan sociopolitique, la légitimité démocratique que confère un véritable soutien populaire s’est évaporée au fil du temps. La courbe descendante de la participation électorale traduit le désaveu ou la résignation d’une grande partie des Camerounais. De plus, comparée à la population totale, la portion qui accorde effectivement son vote à Paul Biya est devenue infime. Gouverner avec l’approbation explicite de moins d’un dixième de la population pose un sérieux problème de mandat moral pour un dirigeant, aussi légal soit-il.

En 2025, le message envoyé par les urnes est clair : la légalité institutionnelle ne suffit plus à fonder la légitimité aux yeux du peuple. Un président “élu” par une minorité de votants, dans une élection marquée par l’abstention et l’exclusion de candidats majeurs, voit son autorité morale affaiblie. Ce constat, appuyé par les données historiques, indique que Paul Biya a perdu toute légitimité populaire au Cameroun, quand bien même il conserve le pouvoir par les voies légales. En science politique, la légitimité d’un régime se mesure à l’adhésion qu’il suscite : à l’aune des chiffres analysés, l’adhésion autour du régime Biya n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était autrefois. Ainsi, le contrat social entre le président et la population apparaît gravement rompu, posant la question de la pérennité d’un tel statu quo. Sans changements profonds (alternance politique, réformes électorales inclusives, regain de confiance citoyenne), la crise de légitimité ne fera sans doute que s’aggraver, avec des conséquences potentiellement déstabilisatrices pour le Cameroun.

Sources des données électorales officielles: Les chiffres évoqués dans cet article proviennent des publications officielles (Conseil constitutionnel, commission électorale ELECAM) et sont rapportés par des sources secondaires fiables, notamment des analyses universitaires et des bases de données électorales. Ces données incluent le nombre d’inscrits, le nombre de votants, les taux de participation, ainsi que les résultats (voix et pourcentages) des principaux candidats pour chaque élection depuis 1984. Le constat de la baisse tendancielle de la participation et de l’érosion du soutien en voix du président Biya est étayé par ces données officielles, comme discuté ci-dessus. En synthèse, malgré la “légalité” conférée par la validation institutionnelle des scrutins, l’analyse quantitative sur longue période démontre une perte de légitimité politique pour le président Biya au regard de la souveraineté populaire.


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