L’Université et la Propagande : Enjeux de la Responsabilité Individuelle et Collective des enseignants
Face à l’injonction du Rectorat de l’Université d’Ebolowa d’imposer la participation de son personnel à la projection d’un film documentaire politique, intitulé Paul Biya, un homme d’État au destin prodigieux, une question fondamentale se pose : celle de la responsabilité individuelle de chaque enseignant et membre du personnel face à une directive institutionnelle qui pourrait contrevenir à l’éthique académique. Ce débat peut être éclairé en effectuant un parallèle avec le procès historique d’Adolf Eichmann à Jérusalem, où Hannah Arendt a posé un regard acéré sur la responsabilité individuelle des acteurs au sein des structures de pouvoir.
Le Procès d’Eichmann : Un rappel de la « banalité du mal »

En 1961, Adolf Eichmann, ancien haut fonctionnaire nazi, est jugé à Jérusalem pour sa participation à l’organisation de la Solution finale. Dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, la philosophe Hannah Arendt met en lumière la manière dont Eichmann, en se conformant aveuglément aux ordres reçus, a choisi de se délester de toute responsabilité morale individuelle au profit d’une obéissance mécanique à l’autorité. Ce procès a ouvert un débat crucial sur le rôle de la conscience individuelle dans la prise de décisions éthiques et sur la responsabilité personnelle au sein d’un système qui promeut l’adhésion inconditionnelle.
Pour Arendt, Eichmann n’était pas un monstre dénué d’humanité, mais un bureaucrate ordinaire dont la soumission aux ordres le conduisit à suspendre son jugement moral personnel. C’est cette absence de réflexion critique, ce refus d’interroger la moralité des ordres reçus, qu’elle nomme la « banalité du mal » – une forme de mal qui naît de l’incapacité des individus à penser par eux-mêmes et à questionner l’autorité.
La Responsabilité des Enseignants : Entre Loyauté Institutionnelle et Conscience Individuelle

Dans le cas de l’injonction du Rectorat de l’Université d’Ebolowa, chaque membre du personnel universitaire est aujourd’hui confronté à une décision individuelle : doit-il obéir sans question à une directive qui risque de transformer l’université en vecteur de propagande ? Ou bien doit-il exercer sa responsabilité morale en s’opposant à une pratique qu’il estime en contradiction avec l’éthique académique ?
À l’instar des dilemmes soulevés lors du procès d’Eichmann, les enseignants et le personnel universitaire se trouvent face à une directive qu’ils peuvent percevoir comme contraire aux valeurs fondamentales de l’institution. Si chacun d’eux choisit de participer passivement, ils pourraient involontairement contribuer à l’érosion de la neutralité académique et de la liberté de pensée qui caractérisent l’université. Accepter l’autorité de manière automatique reviendrait à abdiquer sa responsabilité morale individuelle et, dans une certaine mesure, à institutionnaliser un acte de propagande.
Le Devoir de Résistance : Refuser la Banalité dans l’Université

Appliqué au contexte académique, le concept de « banalité du mal » invite chaque membre du personnel universitaire à réfléchir aux implications de sa participation à cette projection imposée. Les enseignants ne sont pas de simples exécutants des directives administratives ; ils sont avant tout des intellectuels, des modèles de pensée critique pour leurs étudiants. En cautionnant par leur présence ce qui pourrait être interprété comme un acte de propagande, ils risquent de cautionner un usage politisé de l’institution universitaire.
La véritable responsabilité de chaque enseignant, dans ce cas, consiste donc à résister à toute forme d’instrumentalisation qui dénature l’université en tant qu’espace de neutralité et de pluralité. S’abstenir de participer pourrait être interprété comme un acte symbolique de sauvegarde des valeurs académiques et une affirmation de l’importance du jugement individuel dans la protection de l’intégrité universitaire.
Vers une Conscience Académique Collective
Face à ce type de pressions institutionnelles, il est essentiel que les universitaires se rappellent l’exemple d’Eichmann et des questions qu’il a soulevées quant à la responsabilité personnelle et morale. Chaque membre de la communauté universitaire doit garder à l’esprit que son engagement va au-delà de l’obéissance aux directives ; il porte aussi une responsabilité éthique dans la préservation des valeurs fondamentales de l’institution.
L’université doit rester un sanctuaire du savoir, de la pensée libre et critique, où les enseignants, loin de se contenter de suivre des directives, jouent un rôle actif dans la préservation d’une conscience collective. En refusant d’adhérer aveuglément aux injonctions contraires aux principes académiques, ils affirment leur engagement envers une éducation qui respecte les libertés et contribue véritablement à l’épanouissement intellectuel et moral de la société.
En imposant cette participation, le Rectorat outrepasse la vocation apolitique de l’université et viole le principe de neutralité académique. Cette directive, bien que peut-être légale, est illégitime, car elle transforme l’université en vecteur de propagande politique. En s’abstenant d’y participer, le personnel universitaire affirme son engagement envers un environnement académique impartial et au service de la société dans son ensemble.

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